Guy Debord : Un art de la guerre

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Evidemment, il semble pour le moins paradoxal d'assister à la célébration par la BNF de cet inlassable pourfendeur de l'orthodoxie culturelle que fut Guy Debord. Mais comme, de toute façon, ça fait longtemps que son œuvre principale, 'La Société du spectacle', est devenue un académisme de la contestation en promo à la Fnac, on se console en se disant que le problème de Debord, c'est au fond le même que celui de Mai 68, du punk, du rap, de la révolution russe ou des free-parties : institutionnalisé, ça ne marche plus. Ce qui constitue un problème de taille, qu'on ne résoudra certainement pas ici.

Tout de même, c'est ce qui saute aux yeux dès l'entrée de l'exposition : grand chantre du détournement, le situationniste se voit ici inévitablement détourné à son tour, drapé des oripeaux de « grand auteur » au sens le plus classique – ce qui ressemble à une trahison absolue et, en même temps, confirme ses intuitions visionnaires (façon arroseur arrosé). Invitant jadis à pirater les institutions, le voici donc, lui-même, vampirisé par celles-ci. Bref, il y a immanquablement quelque chose d'assez ironique et vaguement inconfortable dans cette exposition : ce qui en constitue tout à la fois la limite et l'intérêt, permettant de rechercher Debord dans notre propre contemporain.

Plus concrètement, que voit-on ? D'abord du texte, évidemment, en particulier à travers un ensemble circulaire de panneaux verticaux, reproduisant les minuscules fiches sur lesquelles Debord prenait des notes : sur ses lectures (Hegel, Marx...), ses projets, ou simplement les idées qui lui passaient par la tête quand il avait un peu bu… Rien que cela pourrait, en soi, se révéler passionnant – à la manière d'un atelier d'artiste en friche. Hélas, la quantité de documents présentés, trop importante, ainsi que l'écriture en pattes de mouche de Debord, donne à cet ensemble central un aspect extrêmement touffu, limite paranoïaque, et parfois anecdotique. Libre à chacun d'y consacrer des heures donc, mais autant acheter ses livres.

Tout autour de cette installation, on peut trouver, pêle-mêle, des revues (parmi lesquelles, bien sûr, l'incontournable Internationale situationniste), des tracts politiques, des manifestes lettristes, quelques photomontages (toujours savoureux), des toiles d'Asger Jorn – entre expressionnisme abstrait et figuration sarcastique – ou une interview de la pétillante Michèle Bernstein, écrivain et première compagne de Debord, par le journaliste Pierre Dumayet (dont, soit dit en passant, l'émission-culte "Lecture pour tous" mériterait largement une réédition en DVD)... En somme, de nombreux documents rappelant le folklore artistique de l'époque qui ne sont pas sans évoquer, pour le spectateur d'aujourd'hui, des graffitis anti-pubs dans les couloirs du métro, des flyers décalés ou parodiques, des .gifs animés sur un tumblr ou des parodies sur Twitter... Et c'est là que Debord nous apparaît, de façon inattendue, plus fort que son mausolée : en ce qu'il annonçait par sa créativité anarchisante notre propre époque, dont l'art majuscule a disparu mais où chacun se retrouve libre d'en investir les ruines.

Pourtant, derrière ce côté ludique et actuel, il semble franchement frustrant que passe à la trappe la virulence de l'auteur quant au monde du travail, à la politique, à la prétendue culture de masse ou à la consommation. Ici, Debord, avec ses faux airs de Coluche, voit sa violence anesthésiée par le dispositif qui le met en scène ; et la présentation de son "Jeu de la guerre", inspiré de Clausewitz, dans la dernière salle, n'y changera rien. Heureusement, la sortie de l'exposition permet aux visiteurs de visionner l'intégrale de ses films – parmi lesquels on conseille chaleureusement le diabolique palindrome d''In girum imus nocte et consumimur igni'... Là enfin, la pensée de Debord, avec tout ce qu'elle porte en elle de négativité, de colère, d'humour noir et de brutalité dialectique, agrippe le spectateur, le violente littéralement et politiquement – à la manière de ses livres. Qu'il faudra donc relire. Au bout du compte, cette exposition ressemble donc assez à une préface. Elle renseigne. Mais s'efface devant l'œuvre.

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