Interview • Ulrich Lamsfuss

L'artiste allemand nous parle de peinture, de copies et d'originaux

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© Tania Brimson / Time Out

Au moment où Gerhard Richter investit le Centre Pompidou, un autre partisan de l'hyperréalisme expose rue Beaubourg (jusqu'au 21 juillet 2012) sa vision « post picturale », telle qu'il se plaît à la décrire, de l'art du chevalet : Ulrich Lamsfuss. Le peintre allemand s'acharne à reproduire minutieusement à l'huile sur toile des photos parues dans des journaux, des revues de cinéma, des publicités, des manuels scolaires... Autant d'images qu'il se réapproprie, lentement, case par case sur une échelle de restitution, comme pour lutter contre la banalisation de notre culture visuelle. Les tableaux les plus grands lui demandent plusieurs mois de travail et les expositions de Lamsfuss se font rares – raison de plus pour profiter de son passage à Paris pour poser quelques questions à ce brillant manipulateur d'images, qui croit dur comme fer au pouvoir de la peinture, dans un monde où la surconsommation d'images est devenue monnaie courante. Natures mortes, publicités de mode et photoreportages se croisent dans son expo à la galerie Daniel Templon. Des célébrités figées sous les couches de térébenthine y rencontrent aussi d'illustres inconnus, exposés à leur tour sous les projecteurs, sans souci de hiérarchie. L'artiste berlinois revient avec nous sur ce parcours troublant, qui questionne la notion de copie et d'original avec une espièglerie rare. Un itinéraire semé d'embûches au fil duquel les sujets s'entrechoquent pour mieux déstabiliser le regard et mettre le doigt sur la corrosion du rapport entre le vrai, l'artifice et leurs représentations. De quoi réapprendre à regarder : en se méfiant, plus que jamais, des apparences.


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Il y a un siècle, Marcel Duchamp annonçait que la peinture serait anéantie par la photographie. Or aujourd'hui, vous faites partie de ces artistes qui prouvent que la peinture a encore de beaux jours devant elle.


Je n'ai pas l'impression de voir grand-chose de nouveau dans la création d'aujourd'hui. Les genres traditionnels donnent la possibilité de dire plus de choses, plus facilement, que certaines formes prétendument novatrices. On regarde parfois des installations inédites en se disant que c'est « nouveau » – mais en réalité, seule la forme est innovante, pas le contenu. Je suis plus intéressé par la nécessité de faire passer une idée que par ce qui est neuf. Je ne crois pas en la « nouveauté ».


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Pourquoi avez-vous opté pour la peinture ? Pourquoi la jugez-vous, justement, nécessaire pour exprimer vos idées ?



La peinture est plus pertinente. Je ne fais pas confiance aux images que je regarde et c'est ce que j'aime chez elles : elles sont plus puissantes que les mots, elles influencent davantage les gens que la parole. Une image, il faut la confronter, entrer en rapport avec elle. Je suis un consommateur  d'images compulsif, je travaille dessus de manière excessive - je passe parfois trois mois sur une seule toile. C'est ce que j'aime - tout arrêter pour me consacrer à une peinture.


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Lorsque vous copiez une photo, vous travaillez à partir d'un quadrillage d'échelle. Pouvez-vous nous dire quelques mots sur votre procédé créatif ?


Je n'ai pas de procédé créatif ! Je travaille comme une machine, lentement, minutieusement, case par case. J'aime que mon boulot soit net, dépourvu d'ambition, calme. Autant dire que c'est profondément ennuyeux... (rires)


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Vos toiles sont à la fois des reproductions d'images et le fruit d'un long travail de peinture, qui fait d'elles des œuvres originales. Cherchez-vous à brouiller la frontière entre l'original et la copie ?


Je veux mettre le spectateur dans une position d'incertitude. Si une image raconte une histoire claire, si l'on en connaît immédiatement l'auteur, le sujet, et le problème face auquel on se trouve, on peut la consommer en un clin d'œil. « Tiens, c'est un portrait de Helmut Newton » – et voilà, c'est fini. Mais si l'on met le portrait de Newton à côté d'une nature morte et d'encore autre chose, la situation se corse. C'est ce que je recherche : je veux que les images soient problématiques.


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Vous vous plaisez d'ailleurs à placer côte à côte des images qui n'ont aucun rapport entre elles...


C'est peut-être le seul aspect réellement créatif de mon travail. J'essaie de créer des parcours ouverts sur toutes sortes d'orientations. Des situations face auxquelles les gens ne peuvent pas identifier un problème central. Il ne faut pas qu'il y ait de problématique claire.


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Votre œuvre trouve donc toute sa force lorsqu'elle réunit plusieurs toiles, prises dans leur ensemble. C'est pourquoi les expositions font partie intégrante de votre travail...


Oui, et c'est pour ça que je trouve les foires d'art un peu difficiles, dans la mesure où je ne peux y montrer qu'une seule œuvre. En même temps, cela crée un parfait malentendu, immédiat – les gens y achètent une peinture pour ce qu'elle est, sans savoir qu'elle ne représente qu'une partie isolée d'une démarche. Ca me plaît aussi : de passer pour un peintre heavy-metal ou pour un disciple du Caravage, selon les situations.


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A l'inverse, dans cette exposition à la galerie Daniel Templon, vous avez pu réunir un ensemble très éclectique d'œuvres.


Cette exposition est immense, c'est presque une expo de musée. La galerie Templon est une galerie complexe parce qu'elle est grande, d'habitude j'expose dans des lieux plus petits, où je présente trois ou quatre thèmes qui se croisent et se heurtent. L'effet est alors plus rapide et plus simple. Ici, il s'agit d'un véritable parcours. C'était plus ardu à réaliser, mais je suis très content du résultat.


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On y croise beaucoup de portraits : de mannequins, de personnalités comme Michel Houellebecq autant que de parfaits inconnus. Vous avez voulu y explorer la notion de célébrité ?


Les univers des « people » et de la mode ont introduit de nouvelles manières de concevoir la narration : ils ne racontent plus des histoires basées sur des liens de cause à effet (« parce que, parce que, parce que ») mais sur des successions d'éléments (« et ensuite, et ensuite, et ensuite »). C'est ce phénomène qui m'intéresse et c'est pour ça que je fais des images directes. Je veux mettre les gens face à ce qu'ils connaissent, leur livrer des choses qui font déjà partie de notre monde.


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Nous avons tous les mêmes références...


Et les mêmes mécanismes. Imaginez Houellebecq débarquer à la galerie, comme ça, tout à coup : il serait immédiatement extrêmement important. C'est pour ça que pour cette exposition à Paris, j'ai peint un tableau dans lequel il apparaît – pour jouer sur le cliché. Je ne l'aurais pas fait pour une expo en Allemagne, ça n'aurait pas fonctionné.


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Vous traitez les pubs de mode, les photos documentaires tirées du National Geographic et les portraits de stars du showbiz de la même manière. Cherchez-vous à abolir toute notion de hiérarchie ? A redonner de la puissance à ces images coincées entre des pages de magazines ?


Je montre tout simplement ce que j'ai vu. J'aime le point d'interrogation plus que l'opinion. Je pense qu'une œuvre d'art ne doit pas tant refléter mon point de vue sur le monde que soulever un problème réel, que les gens doivent affronter. J'aime que ce soit ambivalent, et pénétrant, d'une manière ou d'une autre. Si un artiste a tout compris à la vie, c'est ennuyeux. Aujourd'hui beaucoup d'œuvres ne tournent plus qu'autour de ça : tout savoir mieux que les autres. Moi j'aime les images parce qu'elles ne parlent pas et qu'elles sont aussi complexes que le monde. On ne sait jamais trop si l'on est face à une réalité ou à un mensonge, ni quelles étaient les intentions de l'auteur, ni ce que l'on a envie de voir en ces images. C'est ce sentiment-là que je veux provoquer.


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Votre exposition se tient à deux pas de la rétrospective de Gerhard Richter à Beaubourg, qui copie des photos pour en faire des peintures depuis les années 1960. Le célèbre artiste allemand a-t-il eu une influence importante sur votre travail ?


A la fin des années 1980, j'ai été sidéré de découvrir que l'on pouvait faire ça. Baselitz [ex-professeur de Lamsfuss, ndlr], au début des années 1970, avait également commencé à emprunter cette direction-là avec ses portraits à l'envers, qui correspondent pour moi à la période la plus intéressante de son travail. Mais l'œuvre de Richter m'a fait, d'une certaine manière, l'effet d'un éveil, d'un déclic.


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Si vous deviez décrire une des œuvres de votre exposition à quelqu'un qui ne connaît rien de votre art, laquelle choisiriez-vous et qu'en diriez-vous ?


Je choisirais peut-être les vagues. Une image sublime. Elle est tout simplement magnifique. J'aime laisser les images parler par elles-mêmes. Mais j'aime aussi quand le plombier vient chez moi et me dit « ah, ça c'est une belle peinture ! » et non pas « pff, mon fils de 5 ans aurait pu peindre ça ». J'ai envie de créer des œuvres que tout le monde puisse apprécier, quelles que soient leurs affinités avec l'art contemporain – et je dis ça sans porter de jugement sur d'autres formes d'art. Je cherche tout simplement à rendre mon travail le plus ouvert possible.




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