Préparez vos mouchoirs

L'expo Paños chicanos à la galerie Le Salon

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Où peut-on voir, pêle-mêle, le rappeur américain Notorious B.I.G., Winnie l'Ourson et ses potes mignons, des têtes de morts à profusion, des Jésus à l'air pénétré, des Aztèques aux ailes d'aigle et un paquet de jolies demoiselles outrageusement bien roulées ? A une exposition de paños bien sûr. Apparu dans les années 1940 parmi les chicanos (américains d'origine mexicaine), l'art du paños est un moyen d'expression et de communication simple et pratique pour les détenus, qui permet même aux illettrés d'envoyer des nouvelles à leurs proches ou d'exprimer leur solitude en dessinant sur des mouchoirs. Depuis quelques années, l'intérêt grandissant pour des arts "outsiders" a ouvert à ces petits carrés de tissu bariolés les portes des galeries. Mais les thèmes sont restés les mêmes, et l'on voit encore de nombreuses saynètes consacrées à la fête des pères, ou destinées à des femmes restées à l'extérieur ou des enfants lointains (d'où Winnie l'Ourson, qui sinon a un potentiel gangsta franchement limité).

Coincés dans leur cellule, les pintos puisent leur inspiration dans l'environnement rugueux et limité de la prison. Du coup, leur univers se compose d'un curieux syncrétisme entre un décor carcéral omniprésent, et une imagerie marquée par ce qu'ils ont sous la main : magazines, la télévision, culture populaire (notamment la bande dessinée et le sport) ou tatouages. Le petit carré de tissu se met alors parfois à ressembler à un ring sur lequel s'affrontent aussi bien illustrations religieuses que motos grosses cylindrées, porno ou mafia mexicaine. Le tout baignant dans un symbolisme qui confère au moindre élément une signification précise comme ces faces de clowns ou ces attributs de gangs, éléments récurrents d'un art composite. Ce foisonnement de détails rappelle que les paños sont l'expression de la lenteur du temps qui passe en prison. Fruit d'heures de travail acharné du stylo-bille sur le fin tissu, leurs compositions minutieuses (voire surchargées) sont intrinsèquement liées au lieu dans lequel elles ont été réalisées.

A la fois puissant et très naïf, violent mais spirituel, machiste mais plein de tendresse, macabre mais débordant de vie, l'art du paños étonne par son ambivalence. Une dualité symptomatique d'une population chicano qui cherche encore ses marques, et voue un culte à un Mexique ancestral, aztèque ou révolutionnaire (celui de Villa et Zapata), complètement fantasmé. Faisant des paños le symbole d'un déchirement entre un pays dont ils sont originaires mais qu'ils ne connaissent pas, et un autre, les Etats-Unis, qui les a jetés au rebut, dans les geôles de Californie, du Texas ou du Nouveau-Mexique.

>>> Paños chicanos
, collection Reno Leplat-Torti, galerie Le Salon, 92 rue Jean-Pierre Timbaud, Paris 11e. Jusqu'au jeudi 8 mai.

Quelques paños de la collection Leplat-Torti seront d'ailleurs présentés au musée du quai Branly en regard de l'exposition Tatoueurs, Tatoués. 


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