Tous les chemins mènent à Rohmer

Une rétrospective est consacrée au cinéaste français dans le Quartier latin

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« On dirait une série AB Productions », « ça ressemble à du théâtre filmé », « c'est plutôt un téléfilm » : combien de fois un amoureux de Eric Rohmer s'est vu répliquer ce genre de critique de la part de cinéphiles à la fois largement ignorants de l'œuvre du cinéaste et plus intéressés à l'idée de faire l'apologie de 'Gravity' ou de la performance capture ? Mais soyons magnanimes : il n'est pas évident de pénétrer dans l'univers de Rohmer, un monde bavard, littéraire, pictural, dialectique, badin et profond à la fois. Les films de ce franc-tireur de la Nouvelle Vague déstabilisent en effet le spectateur par leur apparente simplicité, que certains interprètent comme un « manque » de cinéma, alors que le cinéma est partout chez Rohmer. Et ceux qui l'apprécient savent l'immense plaisir esthétique, parfois sensuel, qu'on peut retirer à la vue de ses films.

Une série AB Productions ? En surface seulement, car Rohmer s'inscrit en fait dans une longue tradition française, celle de l'amour courtois (Chrétien de Troyes, dont il adapte 'Perceval le Gallois'), des moralistes (La Fontaine, qui inspire 'Le Beau Mariage'), des philosophes humanistes ou protestants qui s'interrogeaient sur la notion de liberté et de choix (Pascal, auquel 'Ma nuit chez Maud' est consacré). Il faudrait également citer Marivaux, tant Rohmer a réussi tout comme lui à décortiquer les travers et le charme des badinages amoureux, avec une force sans pareille. On pourrait ainsi rester des heures à écouter Pauline discourir avec sa cousine sur ses amoureux dans 'Pauline à la plage', on aimerait rêvasser longtemps encore après les conversations entre Gaspard et ses petites amies dans 'Conte d'été', on est tenu en haleine pour toujours par les jeux sadiques entre Haydée et ses prétendants dans 'La Collectionneuse'.

Théâtre filmé ? Rien n'est moins vrai et aux Cahiers du Cinéma Rohmer a longtemps analysé les différences entre les deux formes d'art. Dans chacun de ses films, on trouvera une application presque maniaque à ancrer ses personnages dans des cadres souvent picturaux, des décors extérieurs très variés, choisis avec une attention remarquable (les paysages du 'Rayon vert' ou les rues de Clermont-Ferrand dans 'Ma nuit chez Maud' sont magnifiques). Mieux, Rohmer sait filmer la ville comme personne, toujours avec des équipes très réduites pour ne pas fausser l'effet de réel, et figure parmi les premiers cinéastes à s'intéresser aux villes nouvelles, dont il apprécie les visées utopistes : il choisit ainsi Marne-la-Vallée pour tourner 'Les Nuits de la pleine lune' et la ville de Cergy-Pontoise pour 'L'Ami de mon amie'. Il poussera son souci urbaniste jusqu'à lui consacrer un film entier, 'L'Arbre, le maire et la médiathèque' en 1993. Chez lui, le choix des couleurs n'est jamais anodin, le vert de la nature associé au personnage principal (elle en rouge) dans 'Le Rayon vert', le noir et le gris, couleurs modernes pour un film moderne, dans 'Les Nuits de la pleine lune', avec toujours des touches de couleurs plus vives pour créer un contraste saisissant.

  • 'Pauline à la plage'.

  • 'La Collectionneuse'.

  • Eric Rohmer sur le tournage de 'Conte d'été'.

  • 'Conte d'été'.

  • 'Les Nuits de la pleine lune'.

  • 'Ma Nuit chez Maud'.

  • 'La Collectionneuse'.

  • 'Perceval le Gallois'.

  • 'Le Rayon vert'.

  • Eric Rohmer sur le tournage de 'Conte d'hiver'.

'Pauline à la plage'.


Téléfilm ? Rohmer n'aurait pas renié l'appellation, lui qui avant tout le monde trouvait des qualités dans certaines productions télévisuelles et avait souhaité s'inspirer de l'économie de moyens, de la spontanéité, du réalisme de la télé pour le tournage du chef-d'œuvre 'Le Rayon vert'. Résultat, il réalise pour la première fois un film où les acteurs participent à l'écriture du scénario, improvisent et disposent d'une grande marge de manœuvre, sans pour autant détonner dans le reste de sa filmographie. Il faut dire que dès ses débuts, Rohmer a tourné avec peu de moyens, dans des cadres naturels (même s'il a parfois utilisé des studios), et en laissant une grande liberté à ses comédiens, comme la fois où il a proposé à Pascale Ogier de faire elle-même les décors des intérieurs des 'Nuits de la pleine lune'. Si par « téléfilm » on entend une œuvre sans souci esthétique ou cinématographique, alors on se trompe grandement. Il suffit de constater la force évocatrice de certaines images rohmériennes devenues des classiques de notre imaginaire cinéphilique, comme celle tirée du 'Genou de Claire' où l'on voit Jean-Claude Brialy près de l'escabeau où Claire est montée, l'image en noir et blanc de Jean-Louis Trintignant et Françoise Fabian partageant le même lit mais pas la même couverture, la beauté lascive de Haydée la collectionneuse allongée dans son transat, Feodor Atkin baisant les pieds de Pauline pendant son sommeil... Sans oublier la fin du 'Rayon vert', sans doute l'un des moments de cinéma les plus émouvants qui soient.

Rohmer, artiste finalement si proche de la vie, que même la tonalité apparemment « fausse » de ses acteurs n'est qu'un détour pour mieux les ramener à la réalité. Comme la vie, ses films sont faits de conversations, mais comme la vie ils sont aussi pleins de silences bouleversants, telles les dix premières minutes grandioses et sans un dialogue de 'Conte d'été', ou les longs instants de solitude du 'Rayon vert'. Avec l'œuvre de Rohmer, le spectateur assiste à une tranche de vie sublimée, plus intelligente, plus belle que la vraie sans doute, mais qui par ses aspects même les plus banals ne cesse de renvoyer à notre propre part intime.

>> Rétrospective Rohmer du 4 décembre au 14 janvier, aux cinémas Champo et Etoile Saint-Germain-des-Prés.


L’avis des utilisateurs

2 comments
EmmaB
EmmaB

Bravo ! Il faut beaucoup de courage et de passion pour défendre le grand Eric Rohmer, cinéaste dont on n'a que trop peu parlé ces trois dernières décennies. Alors que Gravity et autre technologie, nous en avons déjà tous fait le tour et savons de quoi il en retourne.

EmmaB
EmmaB

Bravo ! Il faut beaucoup de courage pour réhabiliter Eric Rohmer ! Cinéaste dont on n'a parlé que trop rarement ces trois dernières décennies. Alors que Gravity et autre technologie, nous en avons fait le tour et savons tous de quoi il en retourne.