10 films à voir : Paris au cinéma

Des Années folles à 1967

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  • Ménilmontant (1926)

    de Dimitri Kirsanoff, avec Nadia Sibirskaïa et Yolande Beaulieu

    Tourné pendant l’hiver 1924, ce film commence par un massacre à la hache pour le moins trash et inattendu : celui des parents de deux fillettes, devant leur maison de campagne. Orphelines, celles-ci vont alors gagner Paris et le quartier de Ménilmontant, où bien des aventures – et des déconvenues – les attendent. Non seulement ce film, le plus célèbre de Kirsanoff, reste d’une cruauté qu’on n’imagine pas nécessairement pour l’époque, il se révèle surtout d’une très grande modernité visuelle et narrative : abandonnant les intertitres et toute velléité d’expressionnisme, ‘Ménilmontant’ ose les surimpressions, les crescendos de gros plans, les décors naturels et un montage parfois audacieusement psyché. Reconnu par les amateurs comme un chef-d’œuvre du cinéma muet, ce moyen métrage réussit autant à rappeler les films d’Eisenstein (pour l’intelligence du montage) et Griffith (pour sa narration et ses gros plans) que ceux des dadaïstes Man Ray et Hans Richter. En outre, il permet de retrouver le 20e arrondissement comme on le l’avait jamais vu, il y a près d’un siècle.

    Ménilmontant (1926)
  • Montparnasse (1929)

    d'Eugène Deslaw

    Né en Ukraine, Eugène Deslaw s’installe à Paris en 1922, à l’âge de 24 ans. Il réalise alors une poignée de documentaires aux plans extrêmement graphiques, manifestement inspirés par l’esthétique du futurisme italien, parmi lesquels on retrouve cet excellent ‘Montparnasse’ de 1929. A l’époque, sous les affiches de la célèbre Kiki de Montparnasse (chanteuse, danseuse et muse des surréalistes), les automobiles côtoient des troupeaux de chèvres. Aux terrasses des bistrots et dans les rues, on croise Marinetti, Luis Buñuel fumant une clope (à 13’22) ou l’artiste d’origine japonaise Tsuguharu Foujita… Bref, le film de Deslaw, proche dans son projet et son dynamisme de Dziga Vertov (qui, la même année, réalise ‘L’Homme à la caméra’ dans les rues d’Odessa), reste un document beau et passionnant, aussi précieux que réjouissant, sur les Années folles et le cœur culturel du Paris de l’époque. Un pur voyage dans le temps, en un simple quart d’heure.

    Montparnasse (1929)
  • Le Sang des bêtes (1949)

    de Georges Franju

    Avant de devenir l’un des hérauts de la Nouvelle Vague et du film de genre à la française – avec ‘Les Yeux sans visage’ (1960) et ‘Judex’ (1963) –, Georges Franju réalisa quelques documentaires, dont ce premier moyen métrage où il nous fait découvrir les abattoirs de Vaugirard et de la Villette, sur un commentaire de Jean Painlevé (lui aussi réalisateur, et proche de Jean Vigo). D’un réalisme qui ferait passer ‘Massacre à la tronçonneuse’ pour un conte de Noël, ‘Le Sang des bêtes’ fut notamment motivé par la présence, près des abattoirs, des terrains vagues du 15e arrondissement et du canal de l’Ourcq dans le 19e, offrant au réalisateur « un contrepoint lyrique à la tuerie des échaudoirs ». Non sans sympathie pour le surréalisme, Franju estime ainsi avoir « cherché à donner aux décors naturels l’aspect de l’artificiel, l’aspect du décor construit ». En un jeu de mots un peu facile, on aurait donc envie de résumer ce film, impressionnant coup d’essai d’un cinéaste visionnaire, en disant qu’il s’agit… d’une véritable tuerie.

    Le Sang des bêtes (1949)
  • Le Ballon rouge (1956)

    d'Albert Lamorisse, avec Pascal Lamorisse, Georges Sellier et Vladimir Popov

    Retour à Ménilmontant, cette fois au beau milieu des années 1950, avec le poétique et splendide ‘Le Ballon rouge’ d’Albert Lamorisse, ou l’histoire d’amitié entre un jeune garçon (interprété par Pascal Lamorisse, le fils du réalisateur) et un ballon gonflé à l’hélium. Tourné dans les rues des 19e et 20e arrondissements, notamment avec les élèves de l’école primaire de la rue du Pré Saint-Gervais (donnant sur la place des Fêtes, où elle croise la rue des Lilas), ‘Le Ballon rouge’ demeure un moyen métrage (36 minutes) humble, poignant et génial, à la fois récompensé par le prix Louis Delluc, la Palme d’Or du court métrage et l’Oscar du meilleur scénario original. Rien que ça. A noter également qu’on y croise, face à la caméra, Vladimir Popov, ancien directeur de la photographie d’Eisenstein (sur ‘La Grève’, ‘Le Cuirassé Potemkine’ et ‘Octobre’), pour sa dernière apparition en tant qu’acteur.

    Le Ballon rouge (1956)
  • Les Quatre Cents Coups (1959)

    de François Truffaut, avec Jean-Pierre Léaud, Claire Maurier et Albert Rémy

    Avec la Nouvelle Vague, Paris émerge comme environnement de tournage majeur. Jusqu’alors rarement envisagées comme décor naturel pour des raisons logistiques, ses rues avaient plutôt tendance à être reconstituées en studios – généralement ceux de Boulogne-Billancourt – comme ce fut le cas pour les fameux films de Marcel Carné (‘Hôtel du Nord’, ‘Les Enfants du Paradis’…). Avec ‘Les Quatre Cents Coups’, Truffaut innove radicalement, plaçant sa caméra entre Montmartre et Pigalle – poussant même parfois jusqu’au 8e – pour y suivre les pérégrinations de son alter ego, le jeune Antoine Doisnel (incarné par le génial Jean-Pierre Léaud). D’ailleurs, toute la série des Doisnel verra défiler le bitume parisien : à travers les 9e et 18e arrondissements dans ‘Baisers volés’, ou les quartiers plus bourgeois de la rue de Sèvres ou de l’Etoile dans ‘Domicile conjugal’. La bande-annonce ci-dessous, d’époque, donne une idée de l’impact du film de Truffaut, et de la révolution qu’il constitua alors en termes de mise en scène.
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    Les Quatre Cents Coups (1959)
  • Paris nous appartient (1961)

    de Jacques Rivette, avec Betty Schneider, Giani Esposito, Daniel Crohem et Françoise Prévost

    Sorti en 1961, mais tourné trois ans plus tôt, en même temps que ‘Les 400 Coups’ (où la famille Doisnel se rend d’ailleurs au cinéma pour voir un film nommé… ‘Paris nous appartient’), ce premier long métrage de Jacques Rivette s’affirme comme un chant d’amour à Paris, à sa jeunesse et à la clique de la Nouvelle Vague, qui reste l’un des groupes à avoir le mieux – et le plus amoureusement – filmé la ville. De ‘Paris nous appartient’ à ‘Va savoir’ en passant par ‘Le Pont du Nord’, Rivette aura souvent immortalisé la capitale. Dans l’extrait suivant, il filme un délicieux Jean-Luc Godard devisant au sujet d’une certaine Tania, dernière descendante de Gengis Khan, tout en draguant (avec une indéniable originalité) la fille de la table d'à côté, à la terrasse d’un café du boulevard Saint-Germain : « Le Royal Saint-Germain » (à côté de la brasserie Lipp, juste avant le croisement du boulevard avec la rue de Rennes), aujourd’hui remplacé… par une boutique Armani ! Comme quoi, pas sûr que Paris nous appartienne encore… Bientôt la reconquête ?

    Paris nous appartient (1961)
  • A bout de souffle (1961)

    de Jean-Luc Godard, avec Jean-Paul Belmondo et Jean Seberg

    Georges de Beauregard (également producteur attitré de Pierre Schœndœrffer et de certains Chabrol et Rivette) était-il conscient du rôle incroyable qu'il allait jouer dans l'histoire du cinéma, lorsqu'il confia un budget au jeune Jean-Luc Godard pour qu'il puisse simplement « faire son film », laissant carte blanche au futur réalisateur du ‘Mépris’ ? Ainsi naquit un double mythe : un classique absolu, et un cinéaste controversé porté au pinacle. Traité dans mille ouvrages, encore discuté aujourd'hui, ‘A bout de souffle’ est un film d'une liberté hallucinante, où la beauté garçonne de Jean Seberg dispute la lumière à l'hallucinante décontraction d'un Jean-Paul Belmondo âgé de 27 ans. Laissant entrevoir un Melville, un Jean Douchet, ou même Godard lui-même au détour d'un plan, ‘A bout de souffle’ allait devenir un étendard de la Nouvelle Vague, l'un de ces films dont l'aura ne s'est jamais démentie. Dernières heures d'un tueur de flic en fuite, ‘A bout de souffle’ est tout à la fois un vent de liberté, une histoire d'amour, un instantané de vie, un bras d'honneur aux règles cinématographiques. Les dialogues étaient écrits sur des bouts de nappe, soufflés par Godard pendant les prises, le film éclairé avec les moyens du bord... et tourné à même les rues de Paris : des bars du Quartier latin jusqu'à la rue Campagne-Première où il se termine, en passant par ses inoubliables scènes sur les Champs-Elysées, 'A Bout de souffle' fait de la capitale l'un des meilleurs décors de cinéma des années 1960.
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    A bout de souffle (1961)
  • Cléo de 5 à 7 (1962)

    d'Agnès Varda, avec Corinne Marchand

    Entre cinq et sept heures du soir, Cléo (Corinne Marchand), jeune et jolie chanteuse, déambule à travers Paris dans l'attente anxieuse de ses résultats d'analyses médicales, à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière. Fable urbaine en temps réel, promenade philosophique le long de la rive gauche – traversant le parc Montsouris et le quartier de Montparnasse pour y rencontrer une cartomancienne, un garçon de café ou un amant… –, ce film essentiel d’Agnès Varda propose une épatante synthèse entre fiction et documentaire, qui résume avec finesse et sensibilité l'apport majeur de la Nouvelle Vague lors de sa sortie, en 1962. Mais, en plus de jouer des codes du cinéma-vérité avec habileté à travers une histoire poignante, à la fois extrême et banale (pouvant arriver à quiconque passe par la case hôpital), ‘Cléo de 5 à 7’ a, en outre, le charme et la légèreté d’un film d'amis à travers les rues de Paris. Et précisons : de talentueux amis. Ainsi, dans un court métrage muet et burlesque (‘Les Fiancés du pont Mac Donald’), inséré dans la narration même du film de Varda, reconnaît-on Jean-Luc Godard et Anna Karina, Samy Frey, Jean-Claude Brialy, et même Georges de Beauregard (à nouveau lui), célèbre producteur de Demy, Chabrol, JLG ou Melville…
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    Cléo de 5 à 7 (1962)
  • Paris vu par... (1965)

    Collectif

    Assez méconnu, ce film à sketches collectif de 1965 apparaît un peu comme l'ultime combo de la Nouvelle Vague, à l'époque où elle se présente encore comme un groupe soudé et cohérent. Mais c'est aussi l'occasion d'une balade à travers Paris comme on en voit peu : Claude Chabrol, apparemment déjà féru de drames bourgeois, pose ainsi sa caméra dans le 16e arrondissement, Eric Rohmer occupe la place de l'Etoile, Jean-Luc Godard alterne entre Montparnasse et Levallois, Jean-Daniel Pollet arpente la rue Saint-Denis, Jean Rouch squatte la gare du Nord et Jean Douchet investit le café de Flore. Film-manifeste d'un cinéma en toute liberté, amical et ludique (aux antipodes des idées reçues sur la Nouvelle Vague), essentiellement tourné dans la rue et en 16 mm (format le plus léger de l'époque), 'Paris vu par...' conserve, à près de cinquante ans de distance, une fraîcheur juvénile, parfois maladroite, mais terriblement sympathique. Surtout, le film nous permet de revoir Paris, ses lieux et ses mœurs, de façon éminemment directe et immédiate.

    Paris vu par... (1965)
  • Le Samouraï (1967)

    de Jean-Pierre Melville, avec Alain Delon, François Périer, Nathalie Delon et Caty Rosier

    Enfin, pour finir cette série sur le Paris d'avant 1968, comment ne pas s'arrêter sur 'Le Samouraï', chef-d'œuvre de sobriété de Jean-Pierre Melville, où un impassible Alain Delon, tueur à gages traqué de toutes parts, sillonne la capitale entre sa chambre de l'impasse des Rigaunes (près du métro Télégraphe, dans le 19e) jusqu'aux quartiers cossus du 8e arrondissement (entre la rue de Berri et les Champs-Elysées), en passant par la gare Masséna dans le 13e. En outre, une traque haletante se joue alors dans le métro parisien, entre les lignes 11 et 7bis, vers la station Place des Fêtes... Et à l'époque, pas de pass Navigo, mais un poinçonneur qui fait immanquablement penser à une chanson de Serge Gainsbourg. Classique absolu, illustré d'une prenante musique de François de Roubaix et d'une efficacité haletante, 'Le Samouraï' n'a pas pris une ride (il aura d'ailleurs inspiré son 'Ghost Dog' à Jim Jarmusch), dans un Paris d'époque où, en plus, les voitures sont superbes – ah, les fameuses DS !
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    Le Samouraï (1967)

Ménilmontant (1926)

de Dimitri Kirsanoff, avec Nadia Sibirskaïa et Yolande Beaulieu

Tourné pendant l’hiver 1924, ce film commence par un massacre à la hache pour le moins trash et inattendu : celui des parents de deux fillettes, devant leur maison de campagne. Orphelines, celles-ci vont alors gagner Paris et le quartier de Ménilmontant, où bien des aventures – et des déconvenues – les attendent. Non seulement ce film, le plus célèbre de Kirsanoff, reste d’une cruauté qu’on n’imagine pas nécessairement pour l’époque, il se révèle surtout d’une très grande modernité visuelle et narrative : abandonnant les intertitres et toute velléité d’expressionnisme, ‘Ménilmontant’ ose les surimpressions, les crescendos de gros plans, les décors naturels et un montage parfois audacieusement psyché. Reconnu par les amateurs comme un chef-d’œuvre du cinéma muet, ce moyen métrage réussit autant à rappeler les films d’Eisenstein (pour l’intelligence du montage) et Griffith (pour sa narration et ses gros plans) que ceux des dadaïstes Man Ray et Hans Richter. En outre, il permet de retrouver le 20e arrondissement comme on le l’avait jamais vu, il y a près d’un siècle.


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