12 films à voir en attendant la fin du monde

L'Apocalypse au cinéma

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  • Le Septième Sceau

    d'Ingmar Bergman, avec Max von Sydow, Gunnar Björnstrand et Bibi Andersson (1957)

    Chef-d’œuvre de Bergman (dont la filmographie en comporte quand même un bon paquet), ‘Le Septième Sceau’ est une tuerie métaphysique sans commune mesure. Certes, il y a, de prime abord, une tension exigeante pour le spectateur dans ce face-à-face de la Mort et d’un chevalier du XIVe siècle, jouant aux échecs dans une Suède ravagée par la peste. On n’est pas chez Jude Apatow, c'est certain. Mais pour peu que nous soit vaguement passée l’envie de rire, ‘Le Septième Sceau’ est une hallucinante danse macabre, où l’amour de Bergman pour le théâtre et les forains rencontre à merveille son angoisse métaphysique, dans une ambiance de fin du monde d’un onirisme renversant. Réalisé la même année que le nostalgique ‘Les Fraises sauvages’, ce film peut être vu comme son pendant sombre, nihiliste, négatif, d’une richesse métaphorique littéralement mortelle. D'ailleurs, en termes de fin du monde, sa lente procession de pestiférés se flagellant parmi les vapeurs d'encensoirs reste nettement plus flippante et mémorable qu'une armée d'extra-terrestres !

    Le Septième Sceau
  • La Jetée

    de Chris Marker, avec la voix de Jean Négroni (1962)

    Pour quiconque s'intéresse au cinéma, à la vidéo ou la photo (en un mot, aux images), le dispositif de 'La Jetée' se révèle immédiatement passionnant : une série d'images fixes, de photos noir et blanc, sont projetées sur l'écran comme des diapositives, tandis qu'une voix-off narre une terrible fable d'anticipation post-apocalyptique. Or, ce parti pris radical (et a priori austère), cette définition ultra minimale d'un cinéma dépourvu de mouvements est précisément ce qui donne au film sa densité méditative et sa formidable ouverture narrative. Entre philosophie et poésie, ce petit chef-d’œuvre de 29 minutes est impossible à résumer. Et si réaliser un film aussi profond et novateur à partir de simples diaporamas et d'un texte semble un pari risqué, la forme de 'La Jetée' apparaît, pourtant, comme une évidence, mieux adaptée à son récit que tous les effets spéciaux de 'L'Armée des douze singes' (pour lequel Terry Gilliam s'inspira ouvertement du film de Marker, sans jamais vraiment parvenir à tenir la comparaison). Inutile d'en dire plus : 'La Jetée' est un court métrage suffoquant de beauté et une incomparable leçon de cinéma, qui, cinquante ans plus tard, n'a pas pris une ride.

    La Jetée
  • Je suis une légende

    de Sidney Salkow et Ubaldo Ragona, avec Vincent Price (1964)

    Adaptation italo-américaine du roman homonyme de Richard Matheson, 'Je suis une légende' met en scène l’inquiétant et moustachu Vincent Price, célèbre à l’époque pour ses apparitions dans le célèbre 'Laura' (1944) d’Otto Preminger, puis comme acteur fétiche de Roger Corman dans de nombreux films d’horreur – dont au moins deux adaptations d’Edgar Poe : 'La Chute de la maison Usher' (1960) et 'Le Corbeau' (1963). Ici, Price incarne un scientifique, Robert Morgan, ultime rescapé d’une épidémie virale transformant les êtres humains en monstres vampiriques. Sombre et oppressant, le film de Sidney Salkow et Ubaldo Ragona (non crédité au générique) inspira manifestement, par son thème, son atmosphère et son esthétique, la célèbre 'Nuit des morts-vivants' de George A. Romero quatre ans plus tard. A noter que le roman de Matheson connut par la suite deux autres adaptations : 'Le Survivant' de Boris Sagal avec Charlton Heston en 1971, et le récent (et dispensable) 'Je suis une légende' de 2007 avec Will Smith.

    Je suis une légende
  • La Planète des singes

    de Franklin J. Schaffner, avec Charlton Heston, Roddy McDowall et Kim Hunter (1968)

    Tiré de l’œuvre de l’écrivain et résistant français Pierre Boulle (également auteur du ‘Pont de la rivière Kwaï’), ‘La Planète des singes’ est définitivement entré au panthéon de la mémoire collective au fil de ses nombreuses – et plus ou moins heureuses – adaptations cinématographiques. Celle-ci, la première, sans doute la meilleure, est due à l’américain Franklin J. Schaffner. En 1968, son film met en scène un Charlton Heston abonné aux films catastrophe (‘Soleil vert’, ‘Le Revenant’…) dans le rôle du colonel George Taylor, l’un des trois survivants d’une mission spatiale sur une lointaine planète étrangement similaire à la Terre, où de grands singes doués de parole ont réduit les humains en esclavage. Inspiré de Darwin et gratifié d’un Oscar d’honneur pour l’exceptionnel travail de maquillage réalisé par John Chambers, le film conserve un charme d’époque et une ambiance prenante – nettement supérieur au remake réalisé par Tim Burton en 2001 pour un budget pourtant quinze fois plus important. A noter qu’il s’agit également d’un des rares films où l’Apocalypse se trouve traitée par le biais d’univers parallèles, et devant lequel le spectateur découvre, stupéfait, l’extinction de l’humanité dans le silence d’une plage déserte, d’où l’observe, vestige d’une civilisation disparue, une statue de la Liberté en ruine.

    La Planète des singes
  • Zombie

    de George A. Romero, avec Ken Foree, Gaylen Ross et David Emge (1978)

    Alors qu'il est reconnu comme l'une des plus célèbres usines de zombies du cinéma mondial (bien qu'en perte de vitesse), il est étonnant de se dire que, dans un premier temps, George Romero se disait dubitatif quant à l'idée de donner une suite à sa 'Nuit des morts-vivants' de 1969. Mais après que son projet le plus personnel, 'Martin' (1977), se soit pris une tôle au box-office, le réalisateur empoigna le mort-vivant par les cornes – et en profita pour donner un sérieux coup de fouet à sa carrière. Ainsi, bien que 'La Nuit des morts-vivants' ait été un véritable pavé dans la mare de l'horreur, c'est sans doute avec ce 'Zombie' late-seventies qu'il entra de plain-pied dans la mémoire collective : son film le plus sauvage, le plus délirant, et qui redéfinit l'horreur comme genre cinématographique socialement conscient, et politiquement malin. Il suffit de voir les morts-vivants arpenter comme leur territoire le parking d'un centre commercial pour comprendre à quel point l'ironie peut constituer l'un des aspects les plus jouissifs des films d'épouvante. Remarquons qu'on ne compte plus, depuis, les variations sur les zombies ('Walking Dead' montrant d'ailleurs la vitalité intacte de ces cadavres chancelants). La raison en est simple : contrairement à Dracula et, par extension, aux vampires (sous la surveillance méticuleuse des ayants droit de Bram Stoker et consorts), les zombies de Romero sont restés insoumis au droit d'auteur (cf. l'instructif article d'owni sur le sujet). Ce qui fait, sans doute, de 'Zombies' ('Dawn of the Dead' en VO) un film doublement populaire. Drôle, excessif et critique.

    Zombie
  • Akira

    de Katsuhiro Ôtomo (1988)

    Dans un futur proche, Néo-Tokyo est une mégalopole ultra-technologique et sauvage, construite sur les ruines de la capitale japonaise, détruite quelques années plus tôt par une mystérieuse explosion atomique. Là, diverses bandes de jeunes motards s’affrontent. En général pour des histoires de drogue. Après un accident de la route (durant lequel il manque de renverser un étrange gamin à tête de vieillard), l’un d’entre eux, Tetsuo, se retrouve aux mains de l’armée… Sociétés secrètes, sectes religieuses, manipulations gouvernementales et armes de destruction massive : ‘Akira’ est indéniablement l’un des premiers mangas à avoir acquis le statut de film pour adultes en Occident. Violent, âpre, cru, parfois délirant, l’œuvre de Katsuhiro Ôtomo reste, vingt-cinq ans après sa sortie, un des plus grands films d’animation des dernières décennies, accompagné d’une musique mémorable, entre électro déviante et mélodies balinaises. Seul bémol : le film ayant été réalisé alors que l’écriture du manga n’était pas terminée, toute une partie de l’histoire – sans doute la plus apocalyptique et tarée – n’apparaît pas dans le long métrage. La lecture du manga en complément s’en trouve donc largement recommandée !

    Akira
  • Last Night

    de Don McKellar, avec Don McKellar et Sandra Oh (1998)

    Que font vraiment les gens, un soir de fin du monde ? C’est la question que pose ce premier film, sobre et intelligent, signé Don McKellar. L’acteur-réalisateur canadien y interprète le personnage de Patrick, trentenaire caustique et dépressif qui n’a qu’une envie : qu’on lui foute la paix pour qu’il puisse rentrer chez lui, ouvrir une bouteille de pinard et songer à ses amours déchues, en attendant la fin. Mais la soirée va être longue. Un faux repas de Noël en famille organisé par une mère ultra-émotive, un meilleur ami obsédé par la réalisation de ses moindres fantasmes sexuels, un coup de fil de l’agent de la compagnie de gaz (interprété par David Cronenberg, ancien prof de McKellar)… Entre les rendez-vous, les foules en liesse dans les rues de Toronto et les rencontres fortuites à la dernière minute, planifier une apocalypse bien propre, bien comme il faut, c’est pas évident. Avec un budget restreint, un sens du cynisme parfois hilarant et une immense sensibilité, McKellar construit une fable à la fois intimiste et sociale. Drame à l'atmosphère singulière, épicé d’interrogations existentielles et d’une subtile intrigue amoureuse (featuring Sandra Oh de ‘Grey’s Anatomy’), ‘Last Night’ ressemble sans doute pas mal à la vraie fin des haricots.

    Last Night
  • 28 jours plus tard

    de Danny Boyle, avec Cillian Murphy et Naomie Harris (2002)

    Au sein de l’inégale filmographie de Danny Boyle, après les grinçants ‘Petits meurtres entre amis’ et ‘Trainspotting’ (dont on n’a pas oublié le bébé mort rampant au plafond), et juste après le complètement fumeux ‘La Plage’ (Ledoyen, Canet et DiCaprio gambadant dans les champs de beuh d’un scénario à la limite de l’inepte), on retrouve cette étrange variation zombiesque, ‘28 jours plus tard’. Tourné en numérique – qui n’était pas encore un standard à l’époque – avec un budget relativement maigre et des comédiens inconnus, ce film reste indéniablement dans les mémoires pour son ouverture glaçante et sa vision des rues de Londres totalement désertes. Sur un scénario de série Z assez caractéristique (après une redoutable épidémie virale, la plupart des humains ont été transformés en morts-vivants assoiffés de sang, que doivent fuir quelques rescapés), Boyle réussit à mettre en place une atmosphère intéressante entre premier et second degré, sur laquelle vient se greffer une ébauche de satire politique et sociale. Sans être génial de bout en bout, ’28 jours plus tard’ reste un trip apocalyptique assez représentatif du genre, accompagné d’une BO habile et raffinée, où l’on retrouve avec plaisir Godspeed You ! Black Emperor, Brian Eno, Gabriel Fauré ou John Murphy.

    28 jours plus tard
  • La Route

    de John Hillcoat, avec Viggo Mortensen et Kodi Smit-McPhee (2009)

    Evidemment, adapter à l’écran l’écriture rugueuse, sèche, presque squelettique de l’impressionnant récit de Cormac McCarthy, écrit en 2007, avait tout d’une gageure. Mais tout de même, grâce à l’interprétation convaincante d’un Viggo Mortensen en pleine période Cronenberg et du jeune Kodi Smit-McPhee, le film du réalisateur John Hillcoat (récemment auteur du fadasse ‘Des hommes sans loi’) s’en tire plutôt bien. Traversant un monde ravagé par une mystérieuse apocalypse pour atteindre un océan lointain, un père et son fils doivent survivre en échappant à des bandes de rescapés cannibales. Notamment tourné dans certaines régions de Louisiane dévastées par l’ouragan Katrina en 2005, la grande force du film – comme du roman de McCarthy – est son implacable réalisme, son refus de l’artifice et, au final, sa proximité. A la fois fable sur la fin de la civilisation et questionnement de la transmission des valeurs dans un univers en ruine, ‘La Route’ est sans doute, aujourd’hui, le film d’apocalypse le plus, heu… crédible ?!

     

    La Route
  • Take Shelter

    de Jeff Nichols, avec Michael Shannon et Jessica Chastain (2011)

    La réponse du cinéma à l'actuelle déconfiture économique semble aller de l'évident – 'Inside Job' – à l'oblique, avec des films comme 'The Social Network', explorant les domaines de l'argent, du pouvoir et des privilèges. Mais il est difficile de trouver un film qui parvienne, autant que ce second long métrage de Jeff Nichols, à prendre le pouls de l'angoisse actuelle des classes moyennes face aux désastres annoncés. Michael Shannon y interprète Curtis LaForche, typique père de famille occidental à la schizophrénie envahissante – avec son lot d'humeurs instables, de cauchemars et de visions hallucinées –, de plus en plus persuadé que le monde s'apprête à être dévasté par une tempête apocalyptique. Incapable de contrôler sa peur, sa folie et sa frustration, Curtis s'en prend à sa femme (la radieuse Jessica Chastain), à leur fille sourde (Tova Stewart), à son meilleur ami et plus proche collègue (Ray McKinnon), voire au chien de la famille... Mais la question subsiste en permanence : est-il tout simplement dingue, ou la fin est-elle véritablement proche?

    Mais contrairement à ce qu'on pourrait attendre, 'Take Shelter' n'est pas seulement l'histoire d'un type qui perd les pédales, mais surtout un état des lieux précis, détaillé, de ce vers quoi l'Amérique (et, par extension, le monde entier) se dirige si nous ne prêtons pas une attention lucide aux nuages de questions qui se profilent à notre propre horizon. D'ailleurs, le film a beau avoir ses moments de bravoure – à commencer par l'interprétation impeccable de Shannon et quelques très beaux et effrayants effets visuels –, le réalisateur et scénariste Jeff Nichols est tout aussi attentif au quotidien de son personnage, à sa responsabilité économique, sa culpabilité religieuse, sa fierté masculine... Indéniablement, 'Take Shelter' se révèle ainsi, au fur et à mesure, comme une œuvre majeure : tentative vertigineuse et chancelante d'embrasser ensemble tous les problèmes de l'Amérique actuelle. Miroir des peurs les plus profondes de l'homme moderne, Curtis est un héros de notre temps, assiégé et instable, dont chacun de nous peut reconnaître, en lui-même, le monde assombri. Lorsque de futurs historiens du cinéma voudront considérer la banqueroute, autant économique que culturelle, de l'empire américain, ils pourront certainement se référer à 'Take Shelter' comme à un moment-clé. Si toutefois la tempête ne nous balaye pas tous d'ici là.

    Take Shelter
  • Melancholia

    de Lars von Trier, avec Kirsten Dunst, Charlotte Gainsbourg et Kiefer Sutherland (2011)

    Certes, on peut n’être pas totalement adepte de l’humour glissant de Lars von Trier, reste que ‘Melancholia’ n’aura laissé personne indifférent. L'introduction est somptueuse, impeccable et implacable. Cinq minutes retentissantes, oniriques, durant lesquelles se succèdent au ralenti les plus belles images du film : une mariée qui court, les jambes empêtrées dans du fil de laine, un cheval qui tombe, une planète qui engloutit la Terre. Et un prélude de Wagner qui glace doucement chacun des tableaux. Deux heures plus tard, ‘Melancholia’ s'achève, effrayant, sur une scène de fin du monde particulièrement réussie. Ce qu'il s'est passé entre les deux est moins évident. En deux actes pour deux sœurs, Lars von Trier fait étal de son incontestable génie esthétique. L'idée – arracher le récit apocalyptique des griffes du blockbuster – est séduisante, mais on ressort de là avec un sentiment d’excès et d’étrangeté propre aux films de von Trier.

    Le ballet s'ouvre sur le mariage de Justine (Kirsten Dunst), qui se drape petit à petit d'une profonde mélancolie. La réunion de famille, avec les habituelles ficelles qui nouent ses drames internes, est livrée comme un résumé des meilleurs effets du cinéaste. Le deuxième temps de ‘Melancholia’, incarné par Claire (Charlotte Gainsbourg), est un huis clos au grand air : dans un luxueux manoir, celle-ci assiste, terrifiée, au lent cataclysme annoncé par le prologue. Les différentes réactions provoquées par cette fin du monde – à travers les yeux du père optimiste, de l'enfant à la fois émerveillé et effrayé, ou encore de Justine, enlisée et résignée – s'affrontent dans une douce agonie. Le réalisateur sait gratter et restituer les affres du comportement humain, mais peut-être, à force d'emphase et de métaphysique précieuse, s'éloigne-t-il toutefois de ses propres personnages. En usant d'une poétique esthétique du spleen, il montre et met en abîme l'expression de la dépression : la démonstration est puissante et maîtrisée, mais également d’une grande froideur… A croire que Lars von Trier l’attend avec impatience, cette fameuse fin du monde.

    Melancholia
  • 4h44 Dernier jour sur terre

    d'Abel Ferrara, avec Willem Dafoe et Shanyn Leigh (2012)

    Il ne se passera rien, il ne s’est rien passé, ce vendredi 21 décembre 2012. C’est peut-être ça le pire : passés le fantasme, la pulsion de mort, l’hystérie collective, certains s(er)ont bien désemparés. Il leur faudra pourtant continuer à vivre dans « ce monde fini qui n’en finit pas », comme l’écrit Pacôme Thiellement ou le dit l’un des personnages du dernier long métrage d’Abel Ferrara.

    Si la précédente fiction du réalisateur new-yorkais, ‘Go Go Tales’, nous avait plutôt laissés de marbre, ce ‘4h44’ s’en tire honorablement. D’abord parce que l’idée de nous faire vivre la « fin du monde » à travers les dernières heures d’un couple dans son loft de Manhattan se révèle plutôt séduisante. Ces deux artistes (un peintre et une comédienne) beaux, riches, intelligents, sensibles, suintant le new age et faisant mieux l’amour que la plupart d’entre nous sont en effet aussi détestables qu’attachants ; deux figures de l’ego qui nous ressemblent forcément, mais que l’on peut facilement juger. Ferrara ne s’en prive d’ailleurs pas, et les ridiculise parfois en leur faisant endosser le rôle de bons samaritains de la dernière heure, ou encore en les baptisant de noms plutôt ridicules – « Skye » rappelle leur usage intensif de Skype, « Cisco » évoquant le nom d’une célèbre société informatique américaine. Chez eux les écrans sont partout – ordinateur, tablette tactile, télévision, téléphone, interphone vidéo – et occupent une place de choix dans le film, soulignant l’absurdité de notre temps, l’importance qu’on accorde au virtuel au détriment du « réel » ; Cisco (magnétique Willem Dafoe) et Skye (féline Shanyn Leigh) sont sans cesse connectés pour communiquer, mais ne connaissent même pas le nom du livreur auquel ils commandent de la nourriture depuis des années. Un détail certes, qui en dit pourtant long sur nos habitudes.

    Ainsi, ces deux êtres vont mourir et le savent. En attendant ils s’agitent, paniquent, s’aiment, contactent une dernière fois leurs proches, regardent des bulletins d’information (forcément) catastrophistes ou des émissions religieuses. Difficile de ne pas voir en eux une nouvelle incarnation d’Adam et Eve – à ceci près que la pomme est croquée dès le début du film lors d’une scène de sexe de plusieurs minutes –, tant le film est gorgé de références religieuses, mystiques et ésotériques. Ici la pomme serait plutôt symbolisée par une dose d’héroïne. Des thèmes qui travaillent Ferrara depuis un moment (rappelez-vous ‘Bad Lieutenant’), dont il sature ce ‘4h44’. Et bizarrement, ce qui aurait pu être indigeste passe bien ici, sous couvert du propre mysticisme de pacotille de ce couple. Calendrier Vishnu, statue de bouddha et ses offrandes, ouroboros peint par Skye… un melting pot faisant écho à la réalisation, qui utilise le collage et la juxtaposition d’images comme éléments de base pour recréer le/un monde à l’intérieur du film. Alors non, Abel Ferrara ne fait pas encore du Terrence Malick, mais dans l’idée il n’en est plus si loin. Et ses maladresses deviennent même touchantes. Quant à aller voir ce film au cinéma… qui vivra, etc.

    4h44 Dernier jour sur terre

Le Septième Sceau

d'Ingmar Bergman, avec Max von Sydow, Gunnar Björnstrand et Bibi Andersson (1957)

Chef-d’œuvre de Bergman (dont la filmographie en comporte quand même un bon paquet), ‘Le Septième Sceau’ est une tuerie métaphysique sans commune mesure. Certes, il y a, de prime abord, une tension exigeante pour le spectateur dans ce face-à-face de la Mort et d’un chevalier du XIVe siècle, jouant aux échecs dans une Suède ravagée par la peste. On n’est pas chez Jude Apatow, c'est certain. Mais pour peu que nous soit vaguement passée l’envie de rire, ‘Le Septième Sceau’ est une hallucinante danse macabre, où l’amour de Bergman pour le théâtre et les forains rencontre à merveille son angoisse métaphysique, dans une ambiance de fin du monde d’un onirisme renversant. Réalisé la même année que le nostalgique ‘Les Fraises sauvages’, ce film peut être vu comme son pendant sombre, nihiliste, négatif, d’une richesse métaphorique littéralement mortelle. D'ailleurs, en termes de fin du monde, sa lente procession de pestiférés se flagellant parmi les vapeurs d'encensoirs reste nettement plus flippante et mémorable qu'une armée d'extra-terrestres !

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