Super-héros au cinéma : l'overdose ?

Billet de mauvaise humeur

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Avec l'ultime volet de la trilogie 'Batman' de Christopher Nolan, on aurait pu s'attendre à être débarrassé - pour un temps, au moins - de tous ces types en collants occupés à s'envoyer en l'air dans le plus grand sérieux... Las ! A peine sorti 'The Dark Knight Rises', voici que s'annonce en grande pompe, pour l'été 2013, un reboot de Superman par Zack Snyder : 'Man of Steel' (cette fois-ci produit par Nolan, qui s'assure décidément une retraite joliment cossue). A croire qu'on n'en finira donc jamais.


Retrouver la forme


Pour le dire vite, le problème, ce n'est pas tant le super-héros - même lisse et agaçant comme ce cul-béni de Superman - que la forme cinématographique elle-même : pour l'heure, et quel que soit effectivement le talent et l'intégrité d'un Nolan (son refus de la 3D, tout ça...), on n'aura en effet pas trouvé un seul long métrage qui parvienne à la cheville d'un scénario de comics de Frank Miller ou Grant Morrison. Et pour cause : la temporalité n'étant rigoureusement pas la même dans un film et dans un livre - avec ou sans images.


Ainsi en est-on rendu à la vieille question de l'adaptation littéraire avec l'actuel tsunami de films de super-héros : ou comment passer d'un bouquin de plusieurs centaines de pages - dont la publication, dans le cas du comics ou du manga, peut s'étaler sur plusieurs mois ou années - à deux ou trois heures passées dans l'obscurité d'une salle de cinéma ? En général, les (bons) cinéastes préfèrent biaiser, en réduisant la matière littéraire à ses grandes lignes pour établir une temporalité proprement cinématographique, débarrassée des ressorts strictement littéraires. A titre d'exemple, l'incontournable 'The Shining' de Kubrick évacuait une énorme partie du roman de Stephen King ; le passé mafieux de l'Overlook Hotel, omniprésent dans le livre, se trouvant à peine évoqué à travers un ou deux plans. Plus évasif encore, Antonioni ne retenait, pour 'Blow-Up', qu'une idée de base de la nouvelle de Cortázar, 'Les Fils de la Vierge'. Des exemples comme ça, il y en a à la pelle.


Pour revenir à la bande dessinée, laissons donc la parole à Alan Moore, le brillant scénariste de 'Watchmen', 'From Hell' ou 'La Ligue des gentlemen extraordinaires' - qui a d'ailleurs généralement pris soin de se tenir aussi éloigné que possible des adaptations ciné de ses comics. En 2009, il déclarait au Guardian, peu après la sortie du film 'Watchmen' : « Tant qu'il ne s'agit que de lignes sur du papier, le lecteur reste maître de l'expérience - c'est un tableau vivant. Cela permet de conserver la distance nécessaire à ce qui est raconté. Ce n'est pas du tout la même chose d'être entraîné de force à 24 images/seconde. [...] J'ai toujours plus ou moins méprisé cette industrie, mais ces dernières années, avec l'absurdité de tous ces films, je crois qu'elle représente un univers pernicieux qui ne mène décidément à rien. »


Du coup, là où le comics - tout comme la série télé - apparaît encore comme une forme narrative dont l'inventivité ne cesse de s'affirmer (Winshluss, Burns, Urasawa...), son pendant filmique semble toujours plus ou moins embourbé dans le gros spectacle, idéal pour se gaver de pop-corn ou pécho sa voisine sans craindre de rater un moment-clé du scénario. Ce qui reste quand même un peu court.


Mise à plat


Bref, à quelques rares exceptions près, le film de super-héros, symptomatique des stratégies d'Hollywood, revient généralement à peu près au même que le catch ou le hard FM à leur époque. Avec tout ce que ça peut avoir de jouissif, régressif, racoleur ou spectaculaire. Un peu comme The Darkness reprenant Radiohead, si l'on veut. Sauf que, blague à part, cette tendance finit par poser un problème dans lequel la critique se trouve quand même parfois piégée...


Petit rappel (promis, on fait court) : depuis plus de cinquante ans, les repères arbitrairement établis entre cultures dites « élitistes » et « populaires » ont complètement volé en éclat - avec Warhol ou Lichtenstein en figures de proue/têtes de gondoles. De toute façon, l'art « à la papa » n'était déjà plus qu'un zombie après les assauts de ce grand farceur de Marcel Duchamp, il y a un siècle. Pour le cinéma, le propos des Cahiers de la grande période (de Truffaut, Godard, Rohmer jusqu'à Daney) revenait d'ailleurs à creuser le même sillon : démontrer qu'Hitchcock, le western ou le polar avaient très légitimement droit de cité aux côtés de Bergman, Bresson ou de Sica. Soit une remise à plat nécessaire des compteurs, une revalorisation de la culture populaire et tutti quanti. Inutile de refaire le match, tout le monde s'en réjouit - hormis peut-être un ou deux éditorialistes de droite, mais qu'importe.


Le problème, c'est qu'à la longue, soutenir des films à la limite de l'indéfendable pour les hisser au rang d'œuvres-cultes a eu tendance à devenir une marotte de la critique. Parfois systématique. D'où l'espèce de « bienveillance a priori » qui entoure actuellement le moindre blockbuster un tantinet arty. Le snobisme aurait-il donc changé de camp pour prendre le parti d'un anti-intellectualisme de principe ? Certes, tout cela donne l'occasion d'exercices de style savoureusement dandies, mais finit tout de même, au fond, par ressembler à une doxa du buzz, face à laquelle il paraît de plus en plus difficile de critiquer le système hollywoodien sans se prendre une volée de bois vert ou se faire traiter de réactionnaire auteurisant. Simplement parce que des types en cape et moule-burnes nous laissent de marbre.


Une question de place


Enfin, ce ne serait qu'une question de mauvaise humeur - ou foi, selon le point de vue - s'il n'y avait, derrière, la situation actuelle du cinéma industriel, avec une économie sévèrement contractée autour de quelques franchises bien lucratives dont les super-héros font habilement résonner le tiroir-caisse. Car pour être sérieux deux minutes, à l'image de la culture en général, le cinéma se retrouve aujourd'hui confronté à une vilaine problématique de distribution. Comme la littérature lorsqu'elle se vend dans les hypermarchés. Des exemples ? En même temps que 'Batman' sortait cette semaine 'Guilty of Romance', passionnant thriller érotique de Sion Sono, projeté à Paris dans... trois salles ! Ou un émouvant et cruel film hongrois, 'Adrienn Pàl', que seul le Reflet Médicis a le courage de programmer... Sans compter qu'avec cette déferlante de films de super-héros, on puisse craindre que la bande dessinée n'en soit réduite à la confection de synopsis faciles à adapter en blockbusters.


Aussi, à se prendre au jeu du marketing viral, de l'infotainment, du mot-clé Google et du relativisme postmoderne (la belle affaire), n'y a-t-il pas un risque réel pour la critique de passer à côté de l'essentiel, et de se monter le bourrichon avec des histoires de testostérone - ou de vampires à la mords-moi-le-nœud - en négligeant des films nettement plus perturbants ou audacieux ? Bref, de tout simplement céder à la facilité et à l'idéologie de l'efficacité, en perdant de vue ce qui la fonde et la justifie ? Parfois, franchement, on se demande. 


Pour rire : 'Batman', le film (1966)

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