Helmut Newton

© Helmut Newton Estate
Helmut Newton pour 'Vogue', 1967

Chez Helmut Newton, l’art de photographier est traversé par quelque chose d’intensément excitant. Quelque chose de provocant qui sent la sueur et l’overdose de parfum de luxe. Quelque chose qui grouille de bijoux, de rouge à lèvres et de tétons, sans cesse pointés là où on ne les attend pas. Depuis la fin des années 1960, cette fâcheuse manie qu'avait le photographe allemand de sexualiser la femme – et la vie en général –, n'a cessé de faire scandale auprès des féministes et puristes en tous genres, révoltés par ces visions lascives et soi-disant misogynes, imprimées sur le papier glossy des plus grands magazines de mode. Et pourtant tout cela n'était qu'un jeu. Du second degré à l'état pur : c'est ce dont témoigne cette exposition étincelante, en allant sonder l'oeuvre de ce génie euphorique dans ses moindres recoins. Même les plus obscurs.

De Elle à Stern et de Vogue à Playboy, toutes les icônes newtoniennes sont là (Cindy Crawford, Lisa Lyon...), nues ou tirées à quatre épingles, reproduites en dimensions Barbie ou agrandies sur des formats monumentaux. Chaque prise révèle à quel point Newton avait compris avant tout le monde qu'« une bonne photographie de mode doit ressembler à tout sauf une photographie de mode. A quelque chose qui sort d’un film, à une photo souvenir, à une photo de paparazzi… ». Une véritable révolution visuelle. Car c’est avec Newton que le spectateur se trouve téléporté, pour la première fois, dans la peau d’un « voyeur professionnel ». Un voyeur toujours catapulté aux premières loges de scènes interdites : une beauté fatale dégainant un gun en plein port militaire, une femme torride exhibant sa nudité dans sa buanderie, une policière à moitié effeuillée.

Et le jeu dans tout ça ? Il s’infiltre partout. Dans la manière que Newton avait de prêter aux femmes les comportements, les gestes et les codes vestimentaires que la photo réservait d’habitude à la gent masculine : il s’inspirait par exemple de photos de terroristes allemands pour ses ‘Big Nudes’, une série de nus qui s’étirent ici sur plus de deux mètres de hauteur. Dans sa manière d'être fasciné, aussi, par le fait divers et le pouvoir narratif du huitième art, de saisir chaque prise de vue comme une occasion de raconter une histoire sans trame, peuplée de femmes rugissantes. Dramatiques, on jurerait certaines scènes tirées d’un film noir ou d'un nanar d'espionnage; d'autres évoquent Lynch, Almodovar, Fellini... Sa « série noire », bien moins célèbre que ses clichés de mode, prend ainsi la forme d’une superbe enfilade de scènes de meurtres dans lesquelles ces dames – forcément splendideset fatales –, se libèrent de l’emprise de leurs bonshommes avec une détermination accablante. L’une, vêtue d’une longue robe noire, surplombe son hidalgo, gisant près d’un tapis de fleurs rouge sang. Du Newton dans toute sa splendeur : bouleversant, léger et sexy comme un tango enragé. Et même lorsqu’il revisite le portrait classique, celui de l’homme ou de la femme célèbre, le photographe parvient coûte que coûte à dissoudre dans ses noirs et blancs obscurs les ingrédients du mystère : dans le regard torve d’un Jean-Marie Le Pen, effrayant ; dans la nudité féline d'une Charlotte Rampling, posant sur la table d’une chambre d’hôtel…

Un sens prodigieux de la mise en scène qui prend parfois des proportions orageuses. Le bondage et les menottes n’en sont jamais bien loin. Et Newton l’assumait pleinement, cette fascination pour le « mauvais goût », qu'il jugeait bien « plus excitant que le bon goût, qui n’est que la normalisation du regard ». Pourtant, il a beau dénuder, ligoter, enchaîner ses modèles, ses photos dégagent toujours un respect incommensurable pour la femme, cette éternelle madone, hypnotique dominatrice. Un respect que l’on ne trouve plus dans la publicité ou la presse féminine d’aujourd’hui. Entre l’ère Newton et notre époque politiquement correcte, lissée par le botox, Photoshop et l’opinion publique, on a perdu quelque chose : l’humain, sans doute.

Une humanité qui perce l'écran dans un extrait du documentaire ‘Helmut by June’, réalisé par la femme de Newton. Derrière les coulisses, on découvre un photographe qui, pendant une séance, se faisait le complice de son modèle, calculait ses mises en scènes au millimètre près, ne laissait rien au hasard. Une osmose impeccable devait s'installer entre la femme et le lieu. Une énigme devait s'imprimer sur le négatif. L'outrance théâtrale devait être parfaite. Avec une allégresse fantaisiste, Newton, gentleman en toutes circonstances, adorait s’entourer de toutes ces créatures envoûtantes. Bienveillant, on sent qu'il prenait un réel plaisir à faire jouer sur elles la magie de la photographie, capable, en une fraction de seconde, d’immortaliser les moindres détails d’un instant. C'est cette joie de mettre en scène la beauté des femmes, d’inventer des bribes de feuilletons, et de détourner les codes d'un monde de luxe, de pouvoir et de séduction, qui transparaît au Grand Palais. Une joie contagieuse.

Site Web de l'événement http://www.rmngp.fr
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