L'International Records

Visite d'un disquaire indépendant

0

Commentaires

Ajouter +
  • © EChirache

  • © EChirache

  • © EChirache

  • © EChirache

  • © EChirache

  • © EChirache

  • © EChirache

  • © EChirache

  • © EChirache

© EChirache


Début 2000, entre la crise du disque, l'avènement du tout-numérique et de Bob Sinclar, rien ne laissait présupposer le retour du vinyle. Rien ne laissait également transparaître le retour encore plus incroyable des disquaires de quartier, dont on pensait avoir entendu le chant du signe avec l'apparition de Myspace et l'adaptation par Stephen Frears du roman de Nick Hornby 'High Fidelity'. Un joli conte d'un autre âge sur une profession dont l'horizon semblait à l'époque être le cimetière. Et pourtant, aujourd'hui, les chiffres sont là, prouvant que les ventes de vinyle repartaient sérieusement à la hausse au détriment de son fossoyeur d'hier le CD. Avec, dans leur sillon, les petits revendeurs indépendants.

Ces vingt ans de domination du CD, de l'industrie du disque et de la grande surface sont aussi celles pendant lesquelles Dave, le propriétaire de l'International Records, s'est formé. Vingt années à écouter de la musique, à en jouer puis à en vivre en tant que journaliste culturel, lui qui continue à participer à la rédaction du blog communautaire Des Oreilles dans Babylone. Son parcours ressemble à un long cheminement dans la musique et c'est précisément ce qui fait de ce disquaire une boutique ouverte, où l'on vient discuter, écouter des disques, parfois même se les vendre entre particuliers sous l'œil approbateur du jeune commerçant. Si le métier reste difficile, il n'a plus le couteau sous la gorge comme à ses débuts. Grâce à des opérations comme le Disquaire Day, les petits revendeurs n'ont en effet plus à craindre l'avenir, même si leur situation est, comme nous le confirme Dave, « ric-rac, mais solide ». Il aura tout de même fallu qu'il soit suivi par ses amis de l'International pour pouvoir se lancer, ainsi que le soutien de son ami Julien qui aujourd'hui est retourné travailler chez OCD faute de pouvoir sortir deux salaires.

Le fait de travailler main dans la main avec le café-concert situé en face rue Moret lui a offert un financement qu'il n'aurait sans doute pas pu obtenir sinon, ainsi qu'une clientèle séduite à l'idée de retrouver l'excellence de la programmation de la salle. Si le fait d'endosser un nom déjà connoté lui a permis un lancement serein, il l'a également quelque peu enfermé dans une image exclusivement indie, tandis que les bacs fourmillent de disques de musiques électroniques, de soul, de hip-hop, de garage et de bandes originales diverses et variées faisant le lien entre tous ces genres. Alors que l'on discute avec lui, Dave lance d'ailleurs un vinyle de remixes de Joakim, lui qui est également capable de défendre avec ardeur 'Supernova' de Orval Carlos Sibelius, une des bonnes ventes du magasin. Sa meilleure reste un autre album très sixties, 'Lonerism' de Tame Impala. Etre pointu a cependant un prix, et il lui aura fallu un an et demi de participations à divers évènements avant de trouver le public adhérant comme lui à une vision éclectique et pointilleuse de la musique. De manière générale, il se réjouit de ce « flux de gens intéressants » dont il est difficile de dresser un portrait-type.

© EChirache


Cette vision de la musique se reflète dans le bilan que Dave dresse des productions contemporaines. Il voit dans les années 2000 un certain marasme revivaliste partagé par l'auteur de 'Rétromania', Simon Reynolds, qu'il cite d'ailleurs. Il prend également soin de se démarquer d'une vision simplement pessimiste et voit plutôt l'avenir dans le croisement entre musiques acoustiques et musiques électroniques. Une vision intellectuelle de la question, qu'il cultive en lisant des revues et livres « très CNRS » branchés ethnomusicologie comme Audimat, les ouvrages des éditions Allia ou du Mot et le Reste, ainsi que de magazines tels que Gonzaï (que l'on retrouve d'ailleurs sur place). Ceux-ci trahissent à la fois son passé de journaliste, mais aussi ses orientations en tant que disquaire. Il y a en effet un monde entre les conseils que l'on obtiendra auprès d'un vendeur de disques lui-même musicien, comme Franck Pompidor de Ground Zero, ou bien auprès des labels ayant ouvert une boutique, comme c'est le cas chez Born Bad ou Fargo.

Pour Dave, disquaire est un métier proche du critique qui nécessite d'être en dehors de la production et d'avoir une vue large du paysage musical afin de pouvoir sentir les tendances. Outre le fait d'offrir de bons conseils, cela permet d'éviter de se retrouver avec des invendus invendables. Au quotidien, il travaille donc autant sur des disques obscurs qu'il peut chercher à pousser que sur des classiques qu'il sait par avance pouvoir vendre, comme le dernier Beck. Des choix qui ne viennent pas toujours du cœur mais qui permettent d'assurer, derrière, une sélection qualitative. Malgré cela, les ratés font partis de la profession et le propriétaire des lieux en confesse quelques-uns, principalement en début de carrière. Il y a par exemple le septième album d'Animal Collective qui a fait un flop malgré le succès de son prédécesseur 'Merriweather Post Pavillon' et dont il ne vendit finalement que quatre copies. Le dernier Calexico, pourtant bon disque, n'a pas non plus eu le succès escompté. Des erreurs qui se paient comptant, mais qui ne l'empêchent pas de continuer parfois à prendre quelques risques. Ici, « on n'est pas chez Carrefour » dixit l'intéressé.

© EChirache


Comme plusieurs autres disquaires participant au Disquaire Day, il attend les futurs sorties avec impatience. L'événement est particulièrement intéressant du fait qu'il représente comme nous le confirme l'un de ses confrères « quasiment un 13e mois », indispensable à la bonne santé de la boutique. Ce n'est cependant pas tout rose, certains labels en profitant pour créer de fausses exclusivités, ce que Dave déplore. « Il n'y a pas de filtres possibles », puisqu'il est impossible de prévoir si un disque sera réédité ou non a posteriori, les distributeurs n'ayant aucune idée de ce que comptent faire les labels. Ce fut par exemple le cas pour la réédition « exclusive » du premier EP de Tame Impala, l'un des cartons du dernier Disquaire Day que tout bon disquaire possède encore dans les bacs du fait d'un deuxième pressage. Il regrette aussi de ne pas pouvoir contrôler avec exactitude les références et les quantités qu'il recevra malgré ses commandes. La sélection est bien calibrée en amont, ce qui n'empêche pas les disquaires de ne pas recevoir certaines sorties. Cette année, il a sélectionné quelques BO de films italiens, des classiques comme du Bowie, les Doors, des disques de jazz, ainsi que des rééditions attendues comme le second album de Notorious B.I.G ou 'L'Incroyable Vérité' de Tellier, épuisé depuis un petit moment. Parmis ceux qu'il attend le plus, une compil de William Onyeabor ainsi que les lives de Tame Impala. Comme dans tout ce qu'il vend, il y a des choses qui ne l'intéressent pas, mais déjà une dizaine de disques qu'il s'achètera.

Longtemps voué à la disparition, le métier de disquaire a réussi sa mue tout en restant une agréable gageure, un lieu de vie un peu utopique où l'industrie musicale semble ne pas pouvoir passer la porte. A l'heure du tout-Internet, y pénétrer reste un acte engagé, qui suppose une vraie démarche mais où l'on apprend et partage plus que nulle par ailleurs. Les initiatives comme le Disquaire Day, discutables sur quelques points, admirables sur d'autres, permettent (outre le fait de faire vivre financièrement la boutique) d'en faire un lieu de fête. D'ailleurs, l'International accueillera quelques DJ samedi 19 avril. On ne saurait trop vous conseiller d'y faire un tour.


L’avis des utilisateurs

0 comments