Toux c'est trop, cette fois Jarrett

Nous étions au concert improbable de Keith Jarrett à la salle Pleyel

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Clownesque. Quel autre qualificatif pour résumer l'inimitable prestation de Keith Jarrett à la salle Pleyel, vendredi 4 juillet ? Fidèle à sa réputation capricieuse - litote -, le pianiste américain, désormais âgé de 69 ans, s'est mis à dos la quasi-totalité du public lors d'une envolée mélodramatique ayant abouti en une interruption brutale de son concert solo, tout juste après un entracte qui marquait la fin d'une première mi-temps extrêmement tendue, durant laquelle notre virtuose supplia à plusieurs reprises les spectateurs de refreiner leurs toussotements. Voici donc le cœur du sujet, le motif de la dérive, le crime de lèse-majesté : la toux. Tout semblait pourtant commencer pour le mieux : une salle pleine, un public conquis par avance à la seule idée de (re)découvrir sur scène l'un des plus grands architectes du piano moderne, une ovation éclatante dès l'arrivée nonchalante de l'auteur du 'Köln Concert'... La salle connaissait les règles du jeu : une discrétion absolue (normal), aucune photo ou vidéo, même lors des applaudissements. Car comme toujours, le moindre écart reste susceptible de provoquer une réaction catastrophique, irréversible. Jarrett n'en est bien sûr pas à son coup d'essai. En bon récidiviste, il a reproduit vendredi dernier ce qui s'était déroulé ici même, quelques années plus tôt.

Mais quelles étapes pour une telle déroute ? Après une introduction en forme de prélude atonal, très dissonant et joué presque staccato, Jarrett se lance dans une sorte de blues anecdotique, sans développements harmoniques, restant ainsi sur un seul et même accord tout en jouant dans un registre forte. Arrive une ballade d'un lyrisme typiquement jarrettien, évoquant par moment le standard "I Loves You Porgy". Voici donc, en résumé, les trois seuls morceaux joués sans le moindre problème. Des improvisations néanmoins trop succinctes et trop rapidement avortées pour être intéressantes. Lors de son quatrième choix, Jarrett retourne vers une musique plus dense, plus intense. Au bout de quelques mesures, il s'interrompt, quitte son piano, se dirige vers le micro et démarre son numéro : « C'est un problème dont les musiciens classiques souffrent beaucoup, explique-t-il, je ne peux pas me concentrer lorsque quelqu'un tousse, et à cause de vous, je ne peux pas jouer doucement. Je me mens en jouant des choses dont je n'ai pas envie. Mais en faisant cela, c'est à vous que je mens. Vous savez, j'ai pris l'avion et suis venu de très loin pour ce concert... »

A ce moment précis, les amateurs de jazz savent que cette interruption présage une suite risquée. Une épée de Damoclès lévite désormais au-dessus de la salle Pleyel et de son audience. Retour au piano. Un hérétique tousse au premier balcon dans la minute qui vient. Rebelote : Keith s'arrête, encore. Ainsi se poursuit la première partie du récital qui, en dehors d'une élégante improvisation basée sur une trille de main droite, fut en définitive aussi décevante que le comportement du prince. Lors de l'entracte, les esprits se détendent, mais l'amertume est prégnante. Comment s'immerger et profiter de la musique dans de telles conditions, s'interroge-t-on ? Dans l'expectative, on reprend place discrètement sur son siège avant le retour du fauve. Le deuxième set commence avec fulgurance et Keith Jarrett s'attaque à une pièce éminemment virtuose et rythmique, surprenante et réjouissante - de quoi faire oublier toutes nos angoisses. S'ensuit une improvisation inhérente au grand style du pianiste : un ostinato de main gauche ornementé par des développements d'un lyrisme brillant. Hourra. La musique revient. Tout s'arrange et la troisième pièce commence magistralement... Trop beau pour durer, nouveau sacrilège dans les premiers rangs. Un tousseur fou est repéré, Jarrett bondit de son piano, tend les bras et s'adresse directement au perturbateur, avec un ton haineux : « Mais pourquoi ? Aviez-vous vraiment besoin de tousser à ce moment précis ? » 

Nouveau numéro de cirque, donc. Un de trop pour quelques spectateurs ayant délibérément choisi de remettre la diva à sa place en lui demandant expressément de se taire, d'arrêter ses pitreries et de se remettre au piano. Telle une vieille actrice déchue, susceptible au possible, à l'image de Gloria Swanson dans le 'Sunset Boulevard' de Billy Wilder, Keith Jarrett tourne les talons et quitte la scène subitement, sans même prononcer un mot. Effroi général dans la salle qui constate qu'un point de non-retour vient d'être franchi. Le public l'appelle, l'implorant de revenir, ce qu'il fait après quelques minutes d'applaudissements assourdissants.

A l'acmé du grotesque, Jarrett tente d'expliquer sa réaction. Mais plein de zèle, le spectateur séditieux en remet une couche : difficile de comprendre exactement ce qui se dit. Peu importe en définitive, car le résultat reste le même. Outré, Jarrett-Swanson retourne dans sa loge. Plusieurs fans haussent le ton et demandent au fauteur de trouble de quitter la salle (sans vraiment pouvoir le localiser) dans l'espoir incongru d'une reprise. Une nouvelle ovation démarre alors que les lumières de Pleyel s'allument, signifiant une fin imminente de la soirée. Mais Keith Jarrett regagne le micro, continuant ainsi ses improbables allers-retours : « OK, si quelqu'un tient à s'exprimer, qu'il le fasse maintenant. Je n'ai plus de musique à vous proposer... Je n'ai plus de choix possibles, j'avais le choix de jouer et j'ai dû m'arrêter trois ou quatre fois, j'ai essayé de parler mais personne n'a voulu m'écouter... Merci beaucoup d'être venus », conclut-il froidement avant de quitter définitivement les lieux, sous les huées de spectateurs atterrés par un tel dédain.

>>> Pour voir cette fin de concert rocambolesque en vidéo, cliquez ici.


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