Entretien avec Pan European Recording

Zoom sur le label parisien

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En 2013, Pan European Recording a fêté ses 5 ans. Une éternité pour un petit label indépendant, qui s'est monté en pleine crise du disque alors que d'autres mettaient la clé sous la porte. Dans son étroit local du 18e arrondissement, au rez-de-chaussée d'un immeuble, Arthur Peschaud nous accueille, une canette de bière à la main. Il est 16h. Détente absolue, flot de paroles digne des chutes d'Iguazu et conversation à bâtons rompus sur son label, ses groupes qu'il chérit tendrement et ses projets pour l'avenir.

Time Out Paris : Vous avez fêté vos cinq ans en signant Poni Hoax, pas mal comme cadeau d'anniversaire. Comment ça s'est passé ?

Arthur Peschaud : En fait, ça s'est fait via Nicolas Ker [le chanteur de Poni Hoax, ndlr], on a sympathisé. Ils avaient des galères avec Tigersushi, ils ont eu envie de changer et ils ont signé chez Columbia, sauf que pour des espèces de raisons politiques, des histoires de changement de direction, ça ne s'est pas fait. Derrière ils cherchaient un label pour sortir le disque, et ils m'ont contacté, ça s'est fait naturellement. Leur seule exigence, c'était que ça sorte vite. Du coup, le boulot a été intense. En général on travaille sur des petits projets, là c'était lourd : il y a cinq membres dans le groupe, un manager, un éditeur, un tourneur énorme, Sony qui distribue... Finalement, on est la petite structure dans l'histoire. Comme il fallait tout faire vite, c'était très dur mais intéressant. Après une telle débauche d'énergie, je suis quand même content de revenir à une échelle plus normale. Habituellement, on sort des disques d'une face de 20 minutes avec des types qui sont tout seul dans leur chambre.

On a un peu l'impression qu'il ne manque pas grand chose à Poni Hoax pour devenir vraiment connus, qu'ils doivent franchir un dernier palier.

Tout à fait ! Poni Hoax, les gens connaissent mieux leur musique que le groupe. On ne les voit jamais, ils n'apparaissent pas dans les clips, ni sur les pochettes. Tout le monde connaît "Antibodies" ou "Budapest", mais personne ne sait que c'est Poni Hoax, c'est hyper agaçant. J'ai vu des gens pendant un concert de Poni Hoax au Zénith [en première partie de Garbage, ndlr], en train de dire "ha mais c'est eux qui chantent "Antibodies" ?". C'est pour ça que j'aimerais mettre les pieds dans le plat, avec un clip pas du tout lisse, à moitié foutraque et bordélique, où Nicolas apparaît en gros plan, je veux brusquer leur image, quitte à déplaire un peu. C'est pas évident, parce que ce ne sont pas des jeunes premiers, mais ce serait cool d'avoir une sorte de "retour des vieux". Quand Poni Hoax a choisi Nicolas Ker comme chanteur, c'était déjà un peu osé et intelligent, il y a des gens qui ont râlé "vous ne pouvez pas prendre un chauve comme chanteur !" Il ne fait toujours pas l'unanimité, mais au moins il a du charisme. Pour le nouveau 'State Of War', il y a eu 4000 mises en place du CD, c'est pas mal du tout. On est rentrés en quarantième place dans le classement iTunes, pour nous c'est nouveau. Mais ce qui m'intéresse c'est de faire exister les disques sur un temps long. Un grand disque, il est là pour l'éternité. La philosophie du label, c'est le long terme, c'est tirer le fil de l'histoire de la musique, même s'il faut jouer le jeu de l'actualité de temps en temps.

Poni Hoax, c'est le projet le moins expérimental du label en définitive, votre côté le plus pop.

Oui, même si dans son genre, Koudlam connaît aussi une certaine notoriété. Depuis qu'on a sorti son album 'Goodbye' de 2009, l'attente du prochain ne fait que monter. Le disque est déjà presque fini, d'ailleurs. Poni Hoax, c'est très différent, parce que Koudlam, il est tout seul, alors on est très proches tous les deux, notre relation est plus personnelle. Le travail des labels, c'est presque de la psychologie, on doit agir comme des déclencheurs chez les artistes, on les motive pour qu'ils terminent ce qu'ils ont commencé. C'est une relation très paternaliste. Au début, les gens dans le milieu de la musique me disaient "il ne faut surtout pas devenir amis avec ses artistes, c'est un piège !" En fait, c'est impossible de faire autrement, on n'a pas le choix ! Quand tu passes un an à travailler sur un disque avec un musicien et que tu discutes dix fois par jour au téléphone, forcément ça crée des liens d'amitié.

Tu évoquais tes débuts, comment est né Pan European Recording ?

Avant je bossais pour le label Record Makers et je voyais beaucoup d'artistes un peu "freaks", enfin ce n'est pas forcément le bon terme, en tout cas des artistes qui n'avaient pas leur place dans les maisons de disques, des formations comme Aqua Nebula Oscillator ou Koudlam (qui avait sorti un album autoproduit), parce qu'ils n'étaient pas adaptés à la musique qui se faisait à l'époque, c'est-à-dire le retour d'un rock plus classique en 2003. Résultat, on a monté Pan European en pleine crise du disque, on est le seul label dans ce cas-là, ailleurs la tendance était plutôt à la fermeture. Aujourd'hui, il y a un renouveau, mais en 2008, on en était loin. C'est vraiment les artistes qui m'ont convaincu de franchir le pas. Aujourd'hui, on a cinq ans, c'est beaucoup et peu à la fois. Ce qui est incroyable, c'est que je lis maintenant des articles qui disent "Pan European, c'était mieux avant !" Mais avant, c'était hier ! ça me fait plaisir de lire ça, en fait.

C'est étonnant comme critique, parce que tu restes fidèle aux mêmes groupes, tu renouvelles assez peu ton catalogue.

C'est parce qu'on est une petite structure, et puis certains artistes réclament beaucoup de temps, comme Poni Hoax ou Sir Alice par exemple. Il faut suivre le déroulement du disque, les séances de studio, alors que d'autres travaillent chez eux et donnent un produit quasiment fini, donc il y a plusieurs niveaux d'implication. Koudlam, par exemple, il n'habite pas à Paris, il a besoin de se sentir en confiance pour se jeter dans le bain. Donc mon boulot c'est ça, de le soutenir. Même si on peut tout faire de chez soi et s'autoproduire, les artistes se rendent compte qu'ils ont besoin d'une maison de disques, qui peut apporter un regard extérieur, une expérience, une motivation supplémentaire. En pleine crise, beaucoup de gens se sont lancés dans l'autoproduction, ils publiaient 200 000 disques et en vendaient 2500, ça les a calmés. Phoenix ou Daft Punk peuvent se permettre d'être en licence, donc de gérer tout l'artistique eux-mêmes, mais ce n'est pas le cas pour tout le monde.


Comment as-tu rencontré Koudlam ?

Je le connais par Cyprien Gaillard, un artiste contemporain qui réalise les vidéos et l'artwork de Koudlam. Ils font aussi des performances ensemble. Entre nous, tout s'est déroulé très simplement. Je ne pourrais pas signer quelqu'un que je n'apprécie pas humainement. On fonctionne de manière familiale, alors il faut vraiment que ça accroche d'un point de vue personnel. C'est la même chose avec Poni Hoax et Nicolas Ker, d'ailleurs on va faire un album solo avec Nicolas, ça sera une ambiance chants de marin. Des chansons hyper tristes, enregistrées en Bretagne sur l'île de Batz. C'était génial, on le sortira peut-être sans promo. Nicolas, c'est un mec excellent, je lui dis souvent qu'il devrait écrire davantage. On a même évoqué l'idée de publier un livre avec tous ses posts facebook. Parce que c'est un gros geek, Nicolas Ker, il passe quand même des heures à jouer à des MMORPG [Massively Multiplayer Online Role Playing Games, ndlr]. Il envoie parfois 145 mails dans la journée ! Sérieusement, j'aimerais bien me diversifier, en sortant un livre ou un autre projet musical, comme celui que je prépare en ce moment. On travaille sur une compilation de musiques d'intro de jeux vidéo crackés sur Amiga [PC très performant pour les jeux vidéo et commercialisé dans les années 1980-1990, ndlr], un pur truc de geeks, mais passionnant d'un point de vue musical. En cherchant, on a trouvé des choses incroyables, composées par des gamins dans leur chambre, sous influences très diverses, qui vont du metal à Jean-Michel Jarre. C'est souvent très mélodique, très enlevé, avec ce son 8-bits si particulier. Tiens, écoute ça [Arthur me fait alors écouter un fabuleux morceau signé par le pirate "Interpol"]. Je ne sais pas quand le projet verra le jour, ça risque de prendre du temps pour récupérer les pistes et contacter les créateurs.

Ton label s'appelle "Pan European Recording", pourquoi un tel nom, cette espèce de revendication européenne ?

La première raison, c'est parce que je voulais un nom qui fasse grande société. Quand j'ai créé le label, j'étais seul dans ma chambre, et je ne voulais pas que les gens que je contacte aient l'impression que c'est une assoce. Résultat, ça fonctionne très bien, on croit toujours que je suis plus gros que je ne le suis en réalité. Sinon, ça vient aussi de l'époque où je traînais avec Turzi en tant que bassiste, on était à fond dans le krautrock, on se revendiquait musique européenne contre la musique anglo-saxonne. Mais c'était surtout de la provoc', une posture. En fait, j'écoute beaucoup plus de musique anglo-saxonne qu'allemande, faut pas déconner. Il y a aussi un côté conquérant dans le mot "European".

Et la France dans tout ça ? Le chant en français, notamment ?

C'est mon rêve ! Nicolas Ker, je veux qu'il chante en français. J'espère que le disque solo qu'on va sortir sera à moitié en français environ. J'aimerais également sortir un disque de rap français. On travaille dessus avec une sorte de loubard, c'est un projet qui mobilise pas mal de monde, je ne peux pas trop en dire plus. Mais en général, il y a peu de choses que j'aime en français. Koudlam chantera en français un jour, c'est certain. J'adore Fuzati aussi, c'est un bon exemple d'artiste qui a réussi à tout gérer en indépendant, c'est très fort, ce qu'il fait.

Le monde de la musique à Paris est un petit milieu, est-ce qu'il y a des gens avec lesquels tu as tissé des liens privilégiés ?

Oui, Bester Langs de Gonzaï a souvent programmé nos artistes dans les soirées que le webzine organise à la Maroquinerie. On se sent proches aussi du Point Ephémère, j'ai fait partie des premiers résidents quand je jouais avec Turzi. On y est passés pendant cinq ou six ans, on a réussi à résister à tous les changements de direction. Toutes les soirées du label, on les a organisées là-bas, je ne sais pas si je le ferai encore, parce que cinq ans, c'est un cycle, maintenant on passe à autre chose. On n'a plus trop d'endroit affilié, du coup.

Le site de Pan European Recording.


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