Les lettres d'amour

Critique de 'Love Letters' de Metronomy

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Joseph Mount a une vision très maniériste de la composition. Amateur du geste, le chanteur londonien installé à Paris a d'ailleurs dû inventer son propre terme, la « chanson-objet », pour définir son processus créatif. Derrière ce mot-valise se cache l'écriture d'un morceau conditionnée par une idée précise de son son ainsi que de son thème. A la manière de "The Bay", "On The Motorway" ou du dernier single "Love Letters", les exemples ne manquent pas dans la discographie du groupe. Enregistré sans ordinateur dans un studio connu pour son austérité, celui de Toe Rag dans l'Est londonien, les dix pistes qui composent le disque sonnent comme la volonté d'adapter cet art de la manière à la réalisation d'un album. A l'opposé des Daft Punk et de leur volonté de rendre hommage à ce qui se faisait avant (et mieux selon l'adage) sur 'Random Access Memory', Mount a créé 'Love Letters' comme Michel-Ange la décoration du plafond de la chapelle Sixtine.

L'album démarre d'ailleurs par un morceau illustrant son mode de travail, "The Upsetter", ballade folk psychédélique au rythme cardiaque. Mount l'affirme, il a réalisé via cette chanson un morceau qu'il aurait composé un jour alors qu'il campait à la campagne s'il avait eu à disposition une guitare. Une autre idée de la mise en abîme. Parsemé de claviers, Mount y chante « We live in 1982 here », clin d'œil à cette période entre disco et post-punk qui l'a toujours influencé. Le traitement de la voix, lui, rappelle un Bowie plus ancien, faisant basculer le morceau dans un certain romantisme glam-rock. Un ton que l'on retrouve par touches tout au long de l'album avec par exemple le très Baxter Dury "Monthes Of Sunday", qui contraste fortement avec le minimalisme que lui oppose un morceau comme "I'm Aquarius". Nouvelle chanson-objet, puisque Mount cite Bruno Mars dans la composition de ce titre quasi R&B. En six ans, le chanteur a grandement travaillé sur sa voix et il est vrai qu'on ne retrouve plus tout à fait l'artiste de 'Night Out' sur 'Love Letters'.

"Boy Racer" est également symptomatique des évolutions du groupe. Sans doute la chanson la plus proche de leurs origines expérimentales et du premier album 'Pip Paine', "Boy Racer" a été composée comme un morceau en spoken-word, méthode de chant parlé poétique finalement supprimée de la chanson. Simple en apparence, le titre oscille entre Kraftwerk et la disco minimale de Moroder, agrémenté d'une guitare tout droit sortie de la face B d''Abbey Road'. En filigrane, c'est le même goût prononcé pour les claviers cheesy qui unit le compositeur italien et le leader du quatuor. On lui connaît également un grand amour pour les Beatles, dont le fantôme apparaît à nouveau via "Call Me", ballade inspirée de Lennon période premier album solo ('John Lennon / Plastic Ono Band') et portée par une batterie martiale d'influence krautrock.

'Love Letters' marque une étape supplémentaire dans l'évolution vers une musique plus introspective et moins dansante, déjà sensible à l'époque d''English Riviera'. Si ce n'est le morceau "Love Letters", l'album ne comporte aucun single radiophonique comme "Heartbreaker", qui avait innondé les ondes en 2008. La chanson-titre évolue cependant dans un registre complètement différent, philadelphien de la fin des sixties et du début des seventies. Pensez à "One Night Affair" ou "Love Train" des O'Jays. On retrouve quelque chose d'agréablement grandiloquent dans l'orchestration cuivrée du morceau, renforcée par les clavecins et orgues de la chanson précédent "Love Letters", "Monstruous", piste baroque digne de David Hess ou de Paul Williams période 'Le Fantôme de l'Opéra'.

Plusieurs autres morceaux d'une incroyable douceur font comme cette dernière le lien avec les ballades de 'The English Riviera'. Parmi ceux-ci, on retrouve notamment une chanson hommage aux cheveux de Connan Mockasin, "The Most Immaculate Haircut", initialement prévue pour être un duo avec le Néo-Zélandais. La fin du disque est laissée à "Never Wanted", qui possède un petit côté "A Rose for Emily" des Zombies, puis au final "Reservoir", morceau centré sur la guitare comme Metronomy n'en fait que très peu.

Certainement l'album le plus éclectique du groupe, 'Love Letters' combine l'esprit épuré de 'Nights Out' à la science de l'arrangement que l'on a découvert sur 'The English Riviera' sorti en 2011. Riche, complexe et dépourvu de véritable single hormis la chanson-titre quand ses deux prédécesseurs étaient capables d'en fournir quatre chacun, le nouveau Metronomy n'est certainement pas un album qui fera l'unanimité. Mais il risque de traîner longtemps dans un coin de cerveau de tous ceux qui prendront le temps de rentrer dans cette succession de lettres d'amour faites au disco et à la pop anglaise. Rappelons que le groupe se produira le 28 avril au Zénith de Paris, et que vous pourrez répéter les chœurs sous la douche dès le 10 mars, date de sortie de l'album chez Because Music.

Regardez le clip de “Love Letters” réalisé par Michel Gondry


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