Tous accros à Croque Macadam

45 tours de magie

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« Je parle beaucoup, hein, désolé. » En effet, on ne coupe pas la parole à Alexandre si facilement. C'est que ce jeune homme de 29 ans, paraissant dix de moins avec ses traits poupins, n'a pas la salive dans sa poche quand il s'agit de causer rock, sixties et vinyles. Autant de passions qu'il a conjuguées il y a deux ans en réalisant un rêve, créer son propre label indépendant, tout seul comme un grand. Installé à Montrouge en proche banlieue parisienne, Croque Macadam est pour l'instant spécialisé dans les 45-tours, « un truc de puristes » nous rappelle Alexandre, lui-même fou de musique. Sosie officieux de Jay Reatard quand il a les cheveux longs, auteur avec son frère d'un webzine intitulé Requiem pour un twister (nom d'une chanson géniale de Gainsbourg), incollable sur le garage, la power pop ou le rock français, il peut discuter pendant des heures de singles oubliés autant que de groupes mythiques. C'est d'ailleurs ce qu'on fera avec lui tout au long de l'interview, qui durera bien au-delà des trente minutes prévues.


Depuis 2011, Croque Macadam a signé six groupes et publié une dizaine d'EP, preuve d'une vraie boulimie de travail pour une structure aussi modeste. En réalité, tout s'est fait naturellement et Alex avoue ne pas faire de calculs en éditant ses 45-tours. Heureusement d'ailleurs, car ce ne sont pas eux qui le rendront riches. « Sur ce format, les marges sont ridicules, explique-t-il. Si je te dis le bénéfice par unité, tu vas flipper. En moyenne, chaque disque me coûte environ 3,10 euros pièce, et encore, j'exclue les 10 % de copies pour le groupe et celles pour la promo. Les pressages vont de 200 à 500 exemplaires à peu près. Je gagne 40 centimes par disque, ce qui n'est rien. Le deal est un peu plus intéressant pour les groupes, parce qu'ils récupèrent entre vingt et cinquante exemplaires gratuitement, donc parfois 250 euros nets s'ils vendent les disques en concert. Mais ça me va très bien ! » A ce compte-là, pas question d'en faire son métier. Dans la vraie vie, Alex travaille donc dans la pharmaceutique, un job qu'il adore, même si ça swingue moins.


Au final, c'est avec l'huile de coude que Croque Macadam s'est forgé une petite réputation, surtout dans les réseaux spécialisés de la capitale, webzines, critiques rock, fanatiques du microsillon, boutiques de vinyles. « Ici, j'arrive à être distribué partout, détaille Alex, parce que je tanne les gens, je suis comme un morpion, je n'arrête pas. Quand je connais bien les gens, je suis vraiment chiant. Mais gentil. Hors de Paris, c'est plus difficile, je vends juste de temps en temps, presque moins qu'à l'étranger. Sur mon créneau, les 45-tours garage et indé, il y a une trentaine maximum de disquaires en France qui sont concernés, donc tu peux les démarcher toi-même. Même si j'avoue qu'un distributeur, ça me faciliterait la vie. » Pour l'instant, celui qui s'auto-surnomme Alex « Chilton » Ximenes (référence à Alex Chilton de Big Star et des Box Tops) semble s'amuser à porter toutes les casquettes. Il faut le voir sur son stand au festival Villette Sonique en train de haranguer les badauds, vendant ses groupes avec une passion communicative. Pour certains de ses poulains, Alex joue presque le rôle de manager, en tout cas de « baby-sitter », précise-t-il. « Je les conseille et je les défends partout, mais je ne suis pas un vrai manager. Je ne fais pas le boulot de public relations et je ne me substitue pas à eux pour leur trouver des concerts, par exemple. »



D'autres groupes de son écurie, comme les excellents Spadassins, ont suffisamment de bouteille pour gérer leur carrière tout seul. A l'inverse, les novices de Guillotine et Superets entretiennent une relation privilégiée avec le boss de Croque Macadam. « Les Superets, je les ai rencontrés par l'intermédiaire des Spadassins, à l'occasion d'une fête. J'ai vite sympathisé avec eux. A chaque fois que j'ai édité un groupe français, c'étaient des potes ou des amis d'amis, du coup c'est très informel, nos échanges sont basés sur les relations humaines. » Désireux de signer autant de groupes français que de groupes étrangers, Alex constate avec bonheur que le rock hexagonal se porte de mieux en mieux, qu'il soit influencé par le garage comme The Feeling Of Love ou par le rock eighties comme Aline et La Femme. Surtout, le chant en français fait partie des causes qui lui tiennent à cœur, jusqu'à imposer aux Spadassins de faire au moins une face en français sur chaque EP. L'autre pierre angulaire du style Croque Macadam, c'est la touche sixties qui inonde tous les 45-tours et donne au label une vraie cohérence artistique. Pour autant, Alex récuse le terme « rétro » et parle de la modernité éminente du son des Superets ou de Triptides, des Américains qu'il défend bec et ongles.

Avec ces derniers, il a réussi à installer un climat de confiance totale en dépit de la distance : « Je suis presque devenu ami avec un des musiciens. Sur Internet, on discute souvent de musique et d'autres choses, il m'envoie les démos et je lui donne mon avis. Je sais qu'ils ont assez de matériel pour faire un LP. » Un LP, c'est-à-dire un 33-tours, un album entier. Un cap que Croque Macadam ne saurait tarder à franchir, étant donné qu'un long format coûte 50 % plus cher à fabriquer qu'un 45-tours, mais se vend à un prix deux fois plus élevé. « Tu rentres plus facilement dans tes frais, poursuit Alex, et surtout la clientèle est plus vaste que le 45-tours. Le grand public est attiré par la rentabilité du LP, qui contient beaucoup de morceaux alors qu'un 45-tours ne joue que deux ou quatre titres. » Mais quoiqu'il arrive, Croque Macadam ne se transformera jamais en industrie ultra lucrative. Comme tous les micro-labels, sa vocation reste avant tout de servir de tremplin pour des jeunes groupes talentueux, qui parfois feront 33 petits tours et s'en iront.

Merci à Sam the Kay pour l'illustration.

Spadassins • "Verrine, tu m'assassines"

Groupe phare du label, les Spadassins ont déjà une certaine expérience et assurent méchamment en live. Leur style mods/soul fait des merveilles, en anglais comme en français. Alex : « Les Spadassins, c'est une dream team. Le morceau "Verrine" mériterait d'être un hit novelty, un hit surprise qui résonne avec l'air du temps, ici la nouvelle cuisine. »


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Triptides • "Going Under"

Américains, les Triptides jouent la carte du soleil et de la plage, une pop douceur de vivre qui évoque les Beach Boys mais aussi le groupe plus contemporain Real Estate.


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Les Superets • "L'Amour"


Synthés, chant en français, beats dansants ou plus aériens (avec le bien-nommé "Parachute") : les Superets ont tout pour casser la baraque. Une preuve de plus que le pari « français » réalisé par Alex a du bon.

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The Young Sinclairs • 'Hurt My Pride'

Le disque est édité en partenariat avec le label du frère d'Alex, Requiem pour un twister, issu du webzine. Alex : « Les Young Sinclairs, c'était déjà un groupe assez important, mais on les a relancés, un peu. Ils n'avaient rien sorti depuis deux ans. Les pochettes du groupe, c'est mon frère qui s'en occupe. C'est imprimé par un imprimeur, mais c'est souvent moi qui les plie... Oui, je m'emmerde à plier 500 pochettes. » 


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