Bad Little Bubble B

© Svend Andersen

Alors comme ça, un essai théâtral sur le thème de la pornographie pourrait être à la fois léger, drôle, direct et… sensuel !? Ben ouais, plutôt. Déjà, pour un fois, le côté tout-le-monde-se-fout-à-poil-et-fait-des-bruits-bizarres-avec-la-bouche (archétype assez typiquement branleur du « théâtre contemporain ») se voit précisément justifié par le propos de la pièce : ce qui, d'emblée, paraît plutôt malicieux. Ici donc, cinq jeunes femmes se dénudent, se rhabillent, se redénudent, gémissent, gueulent, susurrent, simulent dans un va-et-vient ininterrompu de vêtements, de voix, de corps devenus interchangeables. Ludique et inventive, la mise en scène de Laurent Bazin parvient ainsi à rendre compte, assez immédiatement, du déferlement anonyme propre à la pornographie sur Internet, en dépit de la frugalité de ses moyens.

Surtout, après avoir désamorcé la nudité des comédiennes par un cours d'anatomie potache (« ceci est mon nez, ceci est mon coude, ceci est ma chatte ») et une parodie de discours psychanalytico-universitaire frigide, le texte opte assez heureusement pour un patchwork de scènes où se mêlent, avec pas mal d'humour, exploitation sexuelle, exhibitionnisme, désirs et obsessions en roue libre. Evacuant habilement tout jugement moral, le texte parvient alors à saisir, fugitivement, quelques tendances profondes de l'omniprésence du sexe dans l'imagerie contemporaine.

En substance : tout corps est devenu pornographique, au moins potentiellement ; il ne s'agit plus que d'une simple question de catégories YouPorn ou de mots-clés Google (« amateurs, teens, cougars, anal, masturbation, bukkake », etc.). De même, toutes les pratiques sexuelles ont été répertoriées avec un soin d'entomologiste et le fist-fucking n'étonne plus personne. En un mot, le porno est partout, accessible à tous, et je, tu, il, elle, nous sommes invariablement devenus pornographiques… Sauf qu'au milieu de tout ça subsiste, paradoxalement, une innocence abyssale, presque une forme de pureté à l'égard du sexe : dans le grand chaos polysexuel, nous voici nécessairement rendus à une naïveté première, une ingénuité sauvage.

Ce constat actuel, fragile et honnête – qui, remarquons-le, dépasse d'assez loin les vaticinations sociologico-dépressives et surestimées d'un Michel Houellebecq –, le texte de Laurent Bazin parvient souvent à l'exprimer avec sensibilité, dans un audacieux mélange d'obscénité et de pudeur. Aussi, même si l'on peut regretter que la pornographie ne soit finalement considérée qu'au sens propre (si l'on peut dire), sans envisager, par exemple, comment elle tend à devenir l'esthétique majoritaire d'une multitude de disciplines, cet étrange et bordélique 'Bad Little Bubble B' n'en reste pas moins une interrogation courageuse, honnête et intelligente de l'imagerie sexuelle contemporaine. Et il semblerait bien qu'on n'en ait pas fini…

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