L'Annonce faite à Marie

@ Guy Delahaye

De prime abord, le programme n'a rien de très alléchant. Il faut se coltiner la langue lyrique de Claudel, une époque moyenâgeuse peu glamour, ce qu'il faut de lépreux et un décor minimaliste. Avec tout ça, les premières minutes de cette nouvelle adaptation d’Yves Beaunesne de 'L'Annonce faite à Marie' nous paraissent interminables - même si la jeune héroïne, interprétée par Judith Chemla, nous touche par sa candeur inattendue et sa démarche maladroite sur ce sol peint de roseaux. Sur scène, il est question d’une longue rencontre entre la jeune femme et Pierre de Craon, un constructeur touché par la lèpre, à qui elle donne un malheureux baiser qui la poussera à l'exil. 

Et puis tout d'un coup, comme par enchantement, l'orchestre discret dans l'ombre de ce rideau effiloché au fond du plateau nous envoûte. La pastorale claudélienne devient musicale, les vers se mélangent à des cantiques saisissants, finalement tout aussi bavards que les dialogues eux-mêmes. On ne décrochera plus jusqu'à la fin. Pris au cœur de ce drame domestique, on suit les pérégrinations d'une famille normale : des parents aimants, fiers de marier leur fille Violaine, et une cadette jalouse de son aînée. 

Le choix de cet « opéra de paroles » comme le rêvait l'auteur dépoussière totalement le texte et l'emporte vers une magie spectaculaire qui rend finalement très concrets les moments de drame. Celui où les deux sœurs se retrouvent dans la forêt la nuit de Noël est saisissant. C'est sans compter sur les deux jeunes actrices épatantes, aussi bien dans leur jeu que dans leurs intermèdes musicaux. Violaine et sa petite sœur Mara, interprétée ici par Marine Sylf, donnent une autre dimension aux personnages de Claudel, elles les modernisent, les surpassent. Ce soir-là, tout se mélange, les chants, les images, les violoncelles, les voix cristallines des actrices, dans un ensemble d’une poésie incroyable qui nous émeut par moments jusqu’aux larmes.

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