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Critique
Roger Vontobel aime prendre des risques avec les œuvres du répertoire. Le metteur en scène suisse traîne de salle en salle une réputation sulfureuse, prenant plaisir à laisser s’exprimer une certaine radicalité dans ses relectures de Goethe, Ibsen ou encore Schiller. Avec ‘Dans la jungle des villes’ (1922), présentée à la Colline jusqu’au 7 juin, c’est au tour de Brecht de passer à la moulinette Vontobel. Et ce dernier fait effectivement feu de tout bois pour actualiser la pièce, donnant à l’ensemble une tonalité fortement rock’n’roll, voire punk par moments. A l’image du groupe jouant sur scène tout au long du spectacle, d’une comptine blues électrique à des titres nettement plus énervés. Ou encore de l’abondance d’alcool (et d’alcooliques) sur le plateau, la déprime n’étant également jamais loin.
Il faut dire que le thème de la pièce s’y prête bien, tant la détresse émanant des deux personnages principaux éclabousse tout : Schlink d’abord, négociant en bois parvenu qui ne sait plus bien quoi faire de son argent, et cherche ardemment un adversaire capable de le confronter au réel ; Garga ensuite, gérant désœuvré d’une vidéothèque désertée, sorte d’adolescent attardé auquel le combat donnera des ailes (et l’occasion de « devenir un homme »). Car il s’agit bien d’un combat, au sens d’une incessante confrontation, d’une volonté de détruire la dernière part d’humanité chez l’autre, et a fortiori en soi. Afin de rendre palpable ce climat chaotique, Vontobel s’épargne toute subtilité en privilégiant une mise en scène démonstrative et spectaculaire, avec chutes de décor, dispositif vidéo sur deux écrans géants, plateau tournant et tout le toutim. Si l’utilisation des différents supports est parfaitement maîtrisée (scénographie millimétrée, régie son-vidéo-lumière précise), ce penchant maximaliste n’aura pas été du goût de tous ce soir de première, d’autant que les comédiens semblent souvent réduits, malgré leur charisme, à de simples marionnettes.
Et même si on ne s’ennuie jamais pendant ces deux heures, plus la pièce avance et moins Brecht est présent, plus la sensation de perdre une partie de la saveur, de la substance du texte se fait forte. Comme un dessert plus beau que bon. En témoignent les quelques huées et ces applaudissements hésitants et timides à la fin de la pièce ; chacun regardant son voisin pour savoir que penser de tout ça. Alors oui, Roger Vontobel se façonne un style de pièce en pièce, et vous n’avez pas fini d’en entendre parler ; cette fois pourtant, il semble être passé à côté de quelque chose. Et l’on aurait envie de répondre à la dernière réplique de Garga, pour qui « il n’importe pas d’être le plus fort, mais celui qui vit », qu’il ne faut pas confondre « vivre » et « exister ». On préfère tout de même voir le verre à moitié plein, rock’n’roll oblige.
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