Tatsumi

Cinéma, Film d'animation
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Tatsumi
« Gekiga ». S’il fallait traduire le mot du japonais, littéralement, on opterait pour « images dramatiques ». Mais ce que Yoshihiro Tatsumi, pionnier du genre, en a fait est autrement plus dense et subtil que les deux mots combinés. Sa vie, ce grand auteur japonais de bande dessinée l’a occupée à imaginer et émanciper le manga en lui offrant des intrigues plus graves et plus authentiques que les habituels scénarios destinés aux enfants.

Lui et quelques dessinateurs inspirés lancent le mouvement gekiga à la fin des années 1950. Ils inventent une nouvelle forme de récit destinée à un public adulte, des bandes  dessinées alternatives aux contenus graves et réalistes. Sur les planches de monsieur Tatsumi commencent alors à naître des dizaines et des dizaines d’histoires courtes, noires et passionnées.

En 2010, soit plus de cinquante ans après, ce père agitateur du manga signe une ultime œuvre graphique en forme d’autobiographie. A la lecture d'‘Une vie dans les marges’, Eric Khoo, réalisateur singapourien ('Be With Me', 'My Magic'), est rappelé par ses souvenirs, par les émotions éprouvées plus jeune devant les histoires de Tatsumi. Il décide alors d’adapter ses œuvres et sa vie, de les transporter sur grand écran. Le cinéaste n'a jamais réalisé de film d'animation, mais l'hommage s'impose.

Cinq histoires, choisies avec soin, et avec l'aide de Tatsumi lui-même, ponctuent l'adaptation de certains extraits de l’autobiographie du dessinateur. Beaucoup moins développés que dans l’œuvre papier, ces passages vécus sont, en dépit d’une apparente simplicité, riches de détails et d’enseignements.

Traités à la fois avec distance et profondeur, ils évoquent le ravissement et les errances propres au processus de création ainsi que l'importance du contexte, source d'inspiration constante de Tatsumi, de son enfance dans le Japon pauvre et figé de l’après-guerre à son émancipation en tant que jeune auteur dans un pays où la croissance effrénée exclut désormais ceux qui ne marchent pas assez vite.

Avec délicatesse, ces aperçus donnent corps aux histoires qui viennent les rythmer. ‘L’Enfer’, ‘Monkey mon amour’, ‘Good Bye’, 'Juste un homme' et ‘Occupé’, créés dans les années 1970, sont des fables modernes, gracieuses et impitoyables, des bouts d'existences, des mésaventures.

Un homme hanté par une vérité qui le dévore, un autre et son singe pris dans la grande roue du taylorisme, une prostituée raillée qui tranche ses attaches, un homme face à son amertume sexuelle et un mangaka licencié, galvanisé par les graffitis obscènes des toilettes publiques. A chaque fois, le drame se déplie, langoureux, douloureux, cinglant. Pudique. Les histoires de Tatsumi (qui à leur époque firent scandale) sont troublantes et attachantes, comme seules les choses simples savent l'être.

L'animation, si elle est plutôt réussie, n'est pas le point fulgurant du film. Mais la douceur du dessin, la force du propos et la mélodie, la mélancolie qui collent à la progression du récit font de 'Tatsumi' un film profond, poétique et délicieusement rythmé. La passion et le talent du réalisateur et de son sujet y sont sûrement pour quelque chose. On est terrifié et enchanté. Comme si le désespoir avait soudain un charme fou.

Par Amélie Weill

Détails de la sortie

Date de sortie mercredi 1 février 2012
Durée 94 mins

Crédits

Réalisateur Eric Khoo
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