Quel imaginaire l’expression « Bonne Mère » charrie-t-elle ? Et pourquoi l'avoir ici employée au pluriel ?
Anne-Cécile Mailfert : La « Bonne Mère » est une référence directe à Marseille et à la statue majestueuse qui domine la ville. Elle incarne la compassion mais aussi ici une forme de puissance, conférée par la divinité. Or, elle peut être écrasante. Et laisse dans son ombre cette question : qu’est-ce qu’une bonne mère ? La question porte un jugement. C’est la pluralité et la diversité des vécus maternels, des plus grands bonheurs aux peines les plus profondes, ainsi que les différentes façons de prendre soin, que nous avons voulu mettre en lumière dans l’exposition, en invitant dans les représentations maternelles les grands-mères, les nounous, les éducatrices, des formes de famille élargie… De même que le désir de maternité non exaucé ou le refus de devenir mère. Le concept de la bonne mère est une construction idéologique récente à l’échelle de l’humanité, il date du XVIIIe siècle : la mère est sacrificielle et effacée. La « bonne mère » est devenue un standard illusoire et excluant dans nos sociétés actuelles. Les femmes qui ne correspondaient pas à l’ordre familial ont été vilipendées ou culpabilisées à travers les âges : qu’en est-il aujourd’hui ?
Pourquoi est-il intéressant de regarder les thématiques de la maternité depuis la Méditerranée ?
Caroline Chenu : À Marseille, Notre-Dame de la Garde est d’abord la patronne des marins. La statue étend son regard vers la mer, théâtre d’histoires fondatrices où les mères sont tour à tour célébrées, sacralisées, instrumentalisées ou invisibilisées. Comme le rappelle Louis Brauquier dans sa litanie, elle est « tournée vers l’horizon dans un geste d’accueil ». Ses sanctuaires jalonnent les rivages de la Méditerranée, de Messine à Alger, du Liban à l’Espagne, dessinant une géographie spirituelle commune aux peuples de la mer. Cette figure protectrice s’inscrit dans une histoire beaucoup plus ancienne. Dans l’Antiquité, la puissance cosmique d’Isis s’exerçait aussi bien sur la terre que sur les eaux : la déesse fut assimilée à une Notre-Dame de la Mer avant la lettre. La maternité rayonne en Méditerranée d’une intensité singulière : elle a engendré d’innombrables mythes de fertilité et de fécondité, ainsi que des figures divines veillant sur la grossesse, l’accouchement, l’allaitement et la protection des jeunes enfants.
“La maternité rayonne en Méditerranée d’une intensité singulière”
Comment avez-vous procédé pour fabriquer cette exposition en duo ?
Caroline Chenu : Notre binôme curatorial a fonctionné avec une rare harmonie. Les tâches étaient réparties, toutefois les échanges étaient constants, les décisions partagées, sans difficulté car nous sommes d’accord sur l’essentiel comme sur les détails. Anne-Cécile est depuis dix ans à la tête de la Fondation des Femmes, qui promeut des actions en soutien aux femmes pour une vie meilleure, et même bonne. Elle a une expertise précieuse des féminismes, dont la maternité a longtemps été un angle mort alors que c’est une question primordiale puisqu’elle est au fondement du traitement différencié des genres.
Quant à moi, historienne de l’art, helléniste, je vis à Marseille, où grandissent mes enfants. J’y observe des communautés de mères engagées. Mon tropisme m’oriente à l’est et au sud de la Méditerranée, quand Anne-Cécile nourrit des affinités particulières avec l’Espagne et le Portugal.
Quelles sont les œuvres de l’exposition qui vous touchent le plus ?
Caroline Chenu : Me touchent en particulier deux figures de Thouéris qui se regardent : un petit vase en faïence d’Egypte ancienne, et une statue brillant de mille feux, superbe et terrifiante, de Niki de Saint Phalle (prêtée par Danièle Kapel-Marcovici, fondatrice de la Villa Datris à L’Isle-sur-la-Sorgue). Thouéris, créature hybride mi-vieille femme, mi-hippopotame, est la déesse qui protège les mères et les jeunes enfants. Or, faut-il le rappeler, le mot enfant vient du latin infans, littéralement « celui qui ne parle pas ». Alors, quand les enfants parlent, on doit les écouter.
En quoi le mythe de la mère parfaite corsète-t-il encore nos imaginaires ? Pourquoi est-il urgent de détricoter cet idéal si lourd en injonctions ?
Anne-Cécile Mailfert : De nombreux discours natalistes enferment la figure de la mère idéale dans un rôle unique : celui d’une mère entièrement dévouée à la reproduction et au soin des autres. Pourtant, les droits liés à la maternité sont loin d’être pleinement garantis, en Europe comme dans les pays bordant la Méditerranée. Cela concerne l’accès à la contraception, à l’avortement, aux technologies de procréation médicalement assistée, mais aussi l’égalité salariale, des congés parentaux dignes, des modes de garde suffisants et des services publics accessibles.
À Marseille et partout dans le monde, des mères luttent pour protéger leurs enfants des violences, toutes les formes de violences, ponctuelles ou étatiques, du harcèlement, du narcotrafic, de la pédocriminalité. Plutôt que de célébrer abstraitement les mères, il conviendrait de considérer les difficultés auxquelles elles sont confrontées. Car l’idéalisation produit souvent l’effet inverse de celui qu’elle prétend rechercher : en érigeant un modèle de mère parfaite par définition inaccessible, elle condamne toutes les autres à se sentir insuffisamment bonnes – et donc, d’une certaine manière, coupables.
Quand ? jusqu’au 31 août 2026, Tous les jours sauf le mardi, de 10h à 20h.
Où ? Mucem, esplanade du J4, 13002 Marseille.
Combien ? 7,50-11 €.
