En 2025, Marseille s’est offert un doublé dans le game du stand-up avec l'ouverture en février du Vig's sur le Vieux-Port, et deux mois plus tard du Marseille Comedy Club, tout simplement le plus grand comedy club du Sud de la France ! Avec près de 220 places assises, ce nouveau temple du rire de la rue de Rome se divise en trois salles-trois ambiances : une intimiste au rez-de-chaussée dans laquelle 60 spectateurs peuvent se retrouver, une grande de 140 places à l'étage, et un sous-sol confidentiel avec 20 sièges en nez-à-nez avec le comédien. Un lieu imaginé par Sébastien Mei, qui n'en est pas à son coup d’essai : dès l'automne 2021, il lançait un comedy club devenu grand, le Garage Comedy, tout près du Cours Ju.
Le Garage Comedy, c’est “le QG” pour Bedou, un des stand-uppers les plus influents de la ville, actif depuis 2017 : “Nous étions une poignée à nous produire lorsque j'ai commencé. Non seulement il y avait très peu de scènes, mais en plus, les spectateurs voyaient toujours les mêmes têtes.” Faute d'espaces à Marseille, les artistes étaient souvent obligés de monter à Paris. “Je pense faire partie de la première vraie génération stand-up issue de la ville, poursuit Bedou. Les anciens humoristes marseillais connus sont très vite partis ailleurs : par exemple, on associe souvent Marseille à Redouane Bougheraba, alors qu’en réalité, il n’a rien construit ici. Son frère Ali a fait beaucoup plus pour la scène locale avec le théâtre de l’Antidote. Patrick Bosso ou Titoff, eux aussi, sont partis rapidement. À l’époque, il n’y avait rien à développer ici.”
Le tournant du Covid
Les cartes de l'humour marseillais ont été redistribuées une fois le Covid passé : “Le confinement a été un électrochoc, assure Bedou. Beaucoup d’entre nous vivaient de soirées au chapeau, donc sans statut. Quand tout s’est arrêté, on s’est retrouvés sans argent. On s’est soudés en se disant qu'à la réouverture, nous allions faire les choses plus sérieusement, professionnaliser la scène, créer plus de spectacles et commencer à dégager de vrais cachets.” Dès mai 2021, l'humoriste sent qu'un changement s'opère. Avec son ami Stan Brizay, le directeur de l’Art Dû, autre établissement de référence du stand-up marseillais, ils constatent l’engouement du public : “On est passés d’un plateau par mois à deux plateaux par semaine, et certains sont passés de simples plateaux à de vrais one man shows.”
Après avoir consommé en masse des spectacles de stand-up dans leur canapé durant le confinement, le public marseillais décide d’aller rire en live. Depuis, c’est l’affluence au Garage Comedy Club, et aujourd'hui au Vig's, ouvert en grande pompe cette année par son propriétaire Gad Elmaleh : “Le club marche super bien. On a été quasiment complets jusqu’au début de l’été, et nous venons d'ajouter quelques sessions pour la rentrée”, explique Thibaut Rivière, co-directeur artistique et fondateur du comedy club itinérant Affaire de Comédie. Avec le Vig's, une nouvelle clientèle s’initie au stand-up, créant un écosystème vertueux dans lequel les comedy clubs marseillais apportent chacun une offre différente : “Au Garage, c’est plutôt les ‘Marseillais de souche’, très ancrés à gauche ; au Marseille Comedy Club, ce sont surtout des jeunes et des jeunes adultes, tandis que nous attirons un public plus CSP+, en partie parce que notre entrée est plus chère, à 20 €, quand d’autres clubs proposent des soirées gratuites ou à moins de 10 €, poursuit Thibaut Rivière. Notre prix s'explique par notre programmation car les artistes viennent se produire sur une durée très courte et ne viennent pas uniquement de Marseille. Ainsi, le public peut découvrir de nombreux talents.”
Un public en construction
En septembre dernier, le Centre LGBTQIA+ de Marseille inaugurait une soirée mensuelle : le Queer Comedy Club. S'y produisent des humoristes comme 'Isabelle Guiot, Thibaut Fougères ou une des patronnes de la scène marseillaise, la talentueuse Gabrielle Giraud, dont le spectacle Au naturel se joue à guichets fermés à l'Art Dû depuis plus d'un an. Ce foisonnement, pour Bedou, n'a rien d'un hasard : “Nous avons une grosse scène queer, avec un public réputé comme l’un des plus chauds de France. Mais c’est un public exigeant : il ne ferme pas les yeux sur ce que tu dis.” Un public qui aime aussi rire de lui-même, et de sa ville, comme l'explique Thibaut Rivière : “Les Marseillais ont un côté un peu chauvin, mais dans le bon sens : il y a une vraie fierté à soutenir les comiques locaux. Gabrielle Giraud a explosé sur les réseaux, et ça s’est vu directement dans les salles. Lorsque nous avons accueilli le Paname, qui est pourtant une institution à Paris, la billetterie s’est remplie moins vite que lorsque l’on programme nos Marseillais, pourtant moins connus au national. Je pense aussi que Marseille est en train de devenir un sujet comique en soi. À Paris, on a mille blagues sur le métro ou la vie parisienne ; à Marseille, de plus en plus d’humoristes montants ont un sketch dédié à la ville, qui est quasiment un personnage de leurs spectacles.”
Et si la deuxième ville de France n’est pas encore au niveau du bouillonnement parisien en nombre d’établissements, elle “n’a pas encore atteint son plein potentiel”, assure Bedou, pour qui il faudrait plus de diversité dans les profils des humoristes, “plus de gens des quartiers sud et plus de meufs”, pour attirer d’autres publics : “Ce qui est positif, c’est que ces nouveaux établissements attirent des artistes de renom. Les ‘titulaires’ comme Gabrielle ou moi avons beaucoup progressé en jouant avec des gens très forts. Ça nous tire vers le haut.” Pour lui, c’est clair : Marseille commence à peine à rigoler.

