Yutaka Takanashi

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Yutaka Takanashi
© Yutaka Takanashi / Courtesy Galerie Priska Pasquer, Cologne
'Boulevard périphérique n°7, quartier de Suginami', c.1965

« A ce moment singulier – maintenant – où le langage perd ses repères matériels et dérive dans l’espace, nous les photographes devons continuer à saisir avec nos yeux ces fragments de réalité qu’il est impossible de capter avec le langage existant. » Ce « moment singulier », ce « maintenant » opaque et fuyant, c’est le Japon de 1968 tel que le perçoivent les fondateurs de Provoke, mouvement de photographie initié par Koji Taki, Daido Moriyama et autre Takuma Nakahira. Mouvement critique d’un Japon devenu inénarrable, déraciné par les bouleversements de l’après-guerre et défiguré par l’émergence galopante de la société de consommation.

La solution : libérer la photographie du carcan de la narration et saisir « des matériaux provocateurs pour la pensée » plutôt que des images descriptives. Jeune membre du groupe, Yutaka Takanashi va ainsi s’acharner, au début de sa carrière, à redéfinir les codes de son art en matérialisant l’atmosphère qui règne alors. Sa superbe série ‘Toshi-E’ (« vers la ville »), dont la Fondation Henri Cartier-Bresson expose une quarantaine de tirages, saisit dans ses moindres recoins une ville imbibée jusqu’à la mœlle d’un sentiment d’aliénation. Une Tokyo hostile, inhumaine, vertigineuse, découpée dans un noir et blanc sombre, où l’homme n’est plus qu’une silhouette obscure noyée dans l’immensité de paysages industriels, effacée derrière le pare-brise de cortèges de Mazda. Tantôt avalée par l’ombre des ponts, tantôt par les remous de l’océan Pacifique.

Entre poésie et réalisme documentaire, Yutaka Takanashi écume les gares, les chantiers, les usines, les toilettes publiques, les terrains vagues… Ses prises de vue obliques, ultra précises mais volontairement mal cadrées, dénoncent de manière crue la « zombification » des zones urbaines et les symboles de la culture occidentale, qui font ici quelques apparitions furtives sous forme de bouteilles de Coca-Cola et de panneaux publicitaires.

Etourdissante, anxiogène, cette Tokyo-là se situe à mille lieues de la ville saturée de couleurs que Takanashi saisit par la suite, au milieu des années 1970, avec ses séries ‘Golden Gai Bars’ et ‘Machi’. Dans l’intimité des bars, des magasins, des bureaux de tabac, des cuisines, le photographe nippon signe son divorce avec la poésie. Observateur au regard froid et resserré, il débroussaille désormais les amoncellements d’objets (affiches, lampes, bouteilles, cartons, vêtements…) qui peuplent une ville à l’abandon. Aucune présence humaine dans ces intérieurs urbains engorgés de produits superflus : l’homme n’existe plus que par la métonymie, par une paire de chaussures oubliée sur un tapis ou un mégot de cigarette, recroquevillé dans un cendrier. Si le fond reste profondément critique, la forme a totalement changé. Le regard de Takanashi est méconnaissable, la métamorphose patente. Mais on regrette déjà le Yutaka des débuts, puissant, corrosif et viscéralement récalcitrant.

Par Tania Brimson

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Site Web de l'événement http://www.henricartierbresson.org
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