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VOD : l'avenir du cinéma d'auteur ?

Etat des lieux avant Netflix

Illustration : 'Sauve qui peut (la vie)' de J-L Godard (DR)

Depuis la confirmation de l'arrivée de Netflix en France à l'automne 2014, l'effervescence est devenue palpable dans le milieu audiovisuel - et à tous les niveaux : distribution, production, diffusion, politique... Il faut dire que les marchés de la VOD (Video On Demand) et de la SVOD (Subscription Video On Demand, ou VOD par abonnement) se trouvent actuellement en pleine expansion.

Or, quel avenir pour le cinéma d'auteur dans ce grand barouf numérique ? Risque-t-il de se voir noyé au milieu d'une offre en ligne pléthorique, ou la VOD serait-elle, au contraire, susceptible de constituer une opportunité pour des films plus pointus d'atteindre un nouveau public, en se distinguant de la masse des superproductions ? Eléments de réponse autour de l'exemple concret du premier long métrage de Basil da Cunha, 'Après la nuit', en compagnie de Julien Rejl, en charge de la distribution et des ventes chez Capricci, qui vient de faire le pari audacieux de proposer le film en VOD dès le 9 avril, soit deux semaines avant sa sortie nationale.

Time Out Paris : Pourquoi avoir choisi ce mode de distribution assez inédit, alternant VOD et sortie en salles ?

Julien Rejl (Capricci) : Parce qu'on rencontre actuellement une grave crise de la cinéphilie et de la distribution des longs métrages : le turn-over des films est tel que nombre d'entre eux sont virés de l'affiche au bout d'une semaine d'exploitation et se trouvent programmés dans très peu d'endroits. D'où cette expérimentation de la VOD comme nouveau point d'accès au film, lui permettant davantage d'exister et d'être vu.

Avez-vous rencontré des difficultés pour cette mise en place couplée ?

Beaucoup, en effet. Majoritairement, le secteur de l'exploitation est contre l'expérimentation VOD : la crainte des exploitants est d'ouvrir une boîte de Pandore qui, à terme, pousserait les spectateurs à déserter les cinémas. La plupart refusent donc ce type de démarche. Le film est ainsi privé de visibilité en salles dans des villes aussi importantes que Lille, Nancy, Rennes...

Et côté VOD, comment cela se passe-t-il ?

Pour 'Après la nuit', nous avons travaillé avec quatre plateformes : iTunes, Orange, FilmoTV et Google. Elles proposent le film en "ultra-VOD", c'est-à-dire qu'il sera disponible en visionnage deux semaines avant sa sortie en salles, mais que l'exploitation VOD devra s'arrêter le 23 avril, jour de la sortie nationale.

Pourtant, hormis FilmoTV, le cœur d'activité de ces plateformes n'est pas vraiment le cinéma d'auteur...

C'est justement ce qui est regrettable : la position des exploitants et la chronologie des médias en France (qui impose un délai de 4 mois pour une exploitation en VOD, et de 36 mois pour la SVOD, ndlr) interdit de nouvelles synergies favorables à ce cinéma d'auteur, qui peine à exister sur grand écran. Alors qu'une salle de cinéma ou un circuit comme UGC pourrait être en mesure d'offrir une offre alternative en ligne, complémentaire à sa programmation en salles : cela lui permettrait de développer des passerelles entre les modes de visionnage. Par exemple, de tester la popularité d'un film en ligne avant de lui permettre, éventuellement, de passer sur grand écran. Mais surtout, à cause de ce retard massif autour de la VOD en France, ce sont des opérateurs comme Google, Orange ou Apple qui tirent leur épingle du jeu et développent des compétences de distributeur sur Internet. 

C'est étonnant : depuis Netflix et sa série 'House of Cards', il est tout de même devenu clair que la VOD pouvait constituer un véritable raz-de-marée.

Tout à fait. D'ailleurs, le cinéma doit aussi faire face au succès des séries, que la plupart des spectateurs suivent sur Internet, y compris lorsque c'est une chaîne comme HBO ('True Detective', 'Game of Thrones') qui les produit. A travers l'exemple de Netflix, on constate que ces nouveaux réseaux de distribution en ligne engendrent de nouvelles offres, dont la qualité scénaristique peut égaler ou dépasser celle du cinéma américain habituel... Cette réussite vient du fait qu'à un moment, les producteurs, les chaînes, les scénaristes se sont réellement posé la question de la diffusion et de la consommation des œuvres contemporaines. Surtout, ils se sont interrogés sur leurs supports, ce qui les a poussés à très vite prendre Internet en compte, et à élaborer pour leurs séries un format de narration et une esthétique idoines... Or, en ce qui concerne le cinéma en salles, il me semble que la production de films s'est complètement dissociée de l'exploitation, à la fois en termes artistiques et économiques. 

Comment pourrait-on alors remédier à cette situation, qui semble dans l'impasse d'un point de vue institutionnel ?

Il y aurait de nombreux points à définir et à discuter entre distributeurs, exploitants de salles et plateformes VOD, pour trouver un meilleur système de distribution des films, où la majeure partie ne se verrait pas sacrifiée. Il faudrait surtout commencer par remettre les films au centre de la discussion, plutôt que de vouloir préserver le statu quo corporatiste qui existe en France. La logique de la chronologie des médias, pour laquelle la salle représente le lieu privilégié, voire unique, de la découverte du cinéma, et la France le pays de la cinéphilie, date d'une autre époque. Les règles ont besoin d'être rediscutées entre les différentes professions pour sauver toute une frange du cinéma d'auteur.

D'ailleurs, celui-ci paraît désormais se tourner vers des plateformes spécialisées comme Mubi. Ou, dans le même ordre d'idées, Godard proposait dès 2010 'Film Socialisme' sur FilmoTV, avant même sa présentation au Festival de Cannes et sa sortie nationale... Cela ressemble assez à un changement de paradigme.

Oui, mais la chronologie des médias nous impose, hélas, de cesser la diffusion en VOD dès que le film est projeté en salles. Dans d'autres pays, on constate davantage d'ouverture entre exploitants de salles de cinéma et VOD : par exemple, en Grande-Bretagne, le réseau d'art et d'essai Curzon a su développer une offre en ligne qui se fait l'écho de sa programmation en salles. D'ailleurs, si l'on veut être tout à fait honnête, la logique de la SVOD est déjà présente dans le principe des cartes illimitées, qui témoigne déjà d'une profonde mutation dans l'accès aux films.

Pour la distribution d''Après la nuit', vous avez ainsi dû travailler davantage au niveau européen ?

En effet, le film est distribué par Capricci sous l'égide de The TIDE Experiment, un regroupement de professionnels coordonné par l'ARP (société civile des Auteurs-Réalisateurs-Producteurs), dans le cadre d'un programme financé par MEDIA, un projet européen pour l'audiovisuel ayant pour but d'expérimenter des sorties day-and-date, c'est-à-dire à la fois en ligne et en salles. La distribution d''Après la nuit' se trouve donc au confluent de deux stratégies. D'une part, celle de Capricci en tant que distributeur international, qui considère qu'il faut réfléchir autrement à la sortie des films, notamment en incluant la VOD - et qui distribuera aussi le film en Espagne, en Belgique et au Royaume-Uni en avril. Et de l'autre côté, celle de groupes encouragés par MEDIA, qui développent quant à eux la mutualisation de contenus en Europe. Il existe donc bien des pistes, mais plutôt hors du circuit français. Rien n'est encore joué, donc, mais il y a urgence.

Lire aussi : notre critique d''Après la nuit' de Basil da Cunha.
En VOD du 9 au 22 avril, et en salles à partir du 23.

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