L'Image manquante

Cinéma, Documentaire
Recommandé
4 sur 5 étoiles
L'Image manquante

Time Out dit

4 sur 5 étoiles

A 51 ans, Rithy Panh a des images plein la tête. Des instantanés de bonheur, mais aussi de désolation et d’horreurs. Le 17 avril 1975, le réalisateur franco-cambodgien a connu l’entrée des Khmers rouges dans Phnom Penh, et les camps de travail à l’âge de 13 ans. Il y a d’ailleurs perdu plusieurs membres de sa famille, morts de faim ou de maladie. Hanté par son passé, tiraillé entre une enfance heureuse et une adolescence infernale, Rithy Panh a longtemps refoulé les atrocités qu’il a vues ou vécues pendant ses jeunes années. Avant de décider de mettre son art au service d’un devoir de mémoire.

En 2002, Rithy Panh réalisait ainsi son désormais célèbre ‘S21, la machine de mort Khmère rouge’. Salué par la critique, ce documentaire abordait déjà cette période particulièrement trouble du Cambodge. Ont suivi d’autres films, ainsi que plusieurs livres, dont ‘L’Elimination’ en 2012. ‘L’Image manquante’ est l’adaptation cinématographique de ce récit poignant, sans haine, dans la lignée de ‘Si c'est un homme’ de Primo Levi. Un essai qui raconte les ignominies de la guerre avec pudeur et poésie. Lauréat du prix Un Certain Regard au Festival de Cannes en 2013, le long métrage prend son temps pour livrer un moment d’histoire nécessaire dans ce monde où, cerné par un déferlement d’images, on imagine avoir tout vu.

Devant la caméra de Rithy Panh, pas d’acteur en chair et en os. Seulement des figurines d’argile peintes à la main, plantées dans un décor miniature extrêmement réaliste, fait de bouts de bois, de plâtre et de petites plantes en plastique. L’immobilité de chaque séquence plonge ainsi le spectateur dans un tableau où il peut s’accrocher au moindre détail. Une  succession d’images fixes, comme des souvenirs inertes, qui font sortir de terre les disparus sans totalement les faire revivre. Le contraste entre la vie et la mort, le passé et le présent, se matérialise également par la juxtaposition des statuettes aux couleurs vives sur des vidéos d’archives en noir et blanc.

Ce dispositif, somme toute assez simple, rend l’ensemble encore plus saisissant. Presque autant que ces petits personnages en terre qui, bien que muets, dégagent une humanité déconcertante. Peut-être est-ce dû à leurs regards ou à leurs visages incroyablement expressifs, eux qui ne s’exprimeront pourtant jamais par la parole. Car ‘L’Image manquante’ manque volontairement de dialogues, comme pour signifier le silence forcé qui régnait dans les camps de travail. Seule la voix-off du réalisateur apporte des indications aux spectateurs, quand l’image ne parle pas d’elle-même. Les phrases sont courtes, descriptives et faussement naïves, comme celles d’un petit garçon que les épreuves de la vie auraient endurci.

Sans concessions mais sans animosité, le réalisateur évoque une société collectiviste où l’unique objet que possèdent les déportés est une cuillère, ces écoles qui deviennent des centres d’exécution, cette population aisée de la ville que les Khmers rouges ont en tête de rééduquer tout en éradiquant les symboles du capitalisme. Une nouvelle organisation sociale où les voitures deviennent des moulins à eau pour irriguer les rizières et où des enfants de 9 ans sont si bien endoctrinés qu’ils dénoncent leurs propres parents. Et, enfin, une devise lancinante : « Qui proteste est un ennemi, qui s’oppose est un cadavre. »

Cette propagande fut omniprésente jusque dans les films réalisés par les bourreaux khmers. Et pour cause, comme le dit justement Rithy Panh : « La révolution, c’est du cinéma. » Mais avec une pellicule à trous, à laquelle il manque des négatifs. Car on ne montrait évidemment pas la dureté des conditions dans les camps, ni les instants de survie, voire de mort, de ceux qui y sont parqués ; cela aurait desservi l’idéologie dont Pol Pot et son éventail se devaient d’être les seuls acteurs. Voilà ce que sont ces images manquantes. Qui, pour le spectateur, deviennent ici images marquantes.

Par Clotilde Gaillard

Publié :

Infos

Détails de la sortie

Date de sortie
mercredi 21 octobre 2015
Durée
90 mins

Crédits

Réalisateur
Rithy Panh
Scénariste
Rithy Panh