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Les bobos sont-ils responsables de tous les maux ?

Le livre 'La République bobo' revient sur certains clichés

Et vous, à quel front appartenez-vous ? Véritable bataille en ordre rangé, la question du « bobo » n'en finit pas de faire parler. La récente sortie de 'La République bobo' par Laure Watrin et Thomas Legrand a par ailleurs porté à nouveau sur la place publique l'une des discussions les plus animées de notre société, autour de cette frange de la population tant détestée. Ce terme, que l'on sait apparu au tournant des années 2000 via David Brooks, un journaliste new-yorkais, a servi de chiffon rouge pour une partie de la classe politique, des médias et de la population. Son utilisation, souvent à tort, mérite donc une petite clarification, afin de savoir de quoi « bobo » est le nom.


La « boboïsation » est un phénomène connexe au mouvement de la gentrification, qui décrit lui un mouvement plus facilement identifiable. Le bobo (ou gentrifieur, en termes plus sociologiques) sert souvent de défouloir face aux changements démographiques que connaît la métropole francilienne. A tel point que la pratique consistant à conspuer ceux que l'on cache derrière ce terme s'est vue nommée « bobo-bashing » et semble être devenue un sport à part entière. Le procédé est d'autant plus facile que l'appellation est un fourre-tout lexical sans réalité sociologique, comme l'avait démontré le site Slate via une enquête réalisée par YouGov. Que ce soit par excès de « bien-pensance » (un autre terme ambivalent), à cause d'une coupe de cheveu un peu trop ébouriffée, d'un amour inconditionnel pour le bio ou de goûts musicaux particuliers (« Fauve, c'est un truc de bobo ! »), presque tout le monde s'est déjà vu taxé ainsi par un interlocuteur peu regardant. Après tout, on est tous le bobo de quelqu'un – encore faut-il le comprendre.


On a souvent reproché à la gentrification et à ses parties prenantes de faire drastiquement monter les loyers de l'immobilier parisien ou d'ailleurs. Pourtant, comme l'a rappelé la sociologue Anaïs Collet sur France Culture à l'occasion de l'émission "Du grain à moudre", les zones réhabilitées par l'arrivée des bobos n'ont pas vu ceux-ci chasser les anciens habitants. Les mouvements illustrés par cette carte, extraite du livre d'Anne Clerval 'Paris sans le peuple', présupposent un mouvement croisé entre fermeture de lieux industriels, départ de populations qu'elles provoquent et arrivée de nouvelles. Et s'il est vrai, comme le dit Sylvie Tissot dans 'De bons voisins', « que la proximité spatiale n'annule pas les inégalités sociales », il est difficile de penser que cette même proximité puisse être nocive.


© Emmanuel Chirache


Ce n'est pas tout, les pratiques de consommation des gentrifieurs servent elles aussi de défouloir. Malgré des exemples d'effets bénéfiques – comme celui de la ville de Détroit, où les phénomènes de réinvention du produire local peuvent être perçus comme une solution à la faillite de la municipalité –, ces phénomènes sont encore vus en termes d'opposition de classe et d'embourgeoisement nocif pour la ville, y compris par la sociologue Anne Clerval ou le couple de sociologues Monique et Michel Pinçon-Charlot, dont l'ouvrage '15 promenades sociologiques' a rencontré un certain succès alors qu'il critiquait « l'importance prise par les fameux bobos parisiens ».

Or, pour Watrin et Legrand, l'émigration des populations les moins aisées de Paris vers la banlieue n'est pas spécialement provoquée par la gentrification et l'esprit « bobo ». Si incidence il peut y avoir, ces mouvements s'intègrent dans des phénomènes plus larges de tertiarisation et de désindustrialisation. L'arrivée de nouveaux habitants n'est pas responsable de l'exil vers les banlieues des populations les moins aisées. Au contraire, celle-ci aurait permis de redynamiser le vivre-ensemble dans des quartiers aux flux importants. Dans leur ouvrage, 'Paris résidence secondaire', Sophie Chevalier, Emmanuelle Lallement et Sophie Corbillé ont quant à elles étudié le phénomène de résidence par intermittence. L'étude est intéressante, car les remarques faites face à l'arrivée des gentrifieurs et des populations étrangères aisées dans les mêmes quartiers sont similaires et dénotent toute la complexité du problème. En un peu plus d'un siècle, du XIXe au début du XXIe, le nombre de Parisiens dits « de souche » a baissé de cinq points quand le nombre de résidents (intermittents ou permanents) d'origine étrangère est passé de 8 à 23 %.

Cette hausse s'est principalement répercutée sur les Franciliens et Provinciaux, dont la part est passée de 56 à 45 %. Il va de soi que l'augmentation du nombre de résidences secondaires à Paris, et l'explosion de la sous-location d'appartements via des sites comme Airbnb (20 000 hôtes annoncés en janvier) a contribué à diminuer le parc locatif et ainsi à saturer le marché de l'immobiler, mais que là encore, incriminer une population seule tient de l'hypocrisie. L'opposition entre les anciennes classes ouvrières et les nouveaux groupes sociaux paraît grandement exagérée, comme celle entre dits « étrangers », « Parisiens de souche » et « Parisiens d'adoption ». Au placard, donc, les taxinomies désuètes ! Il est grand temps d'étudier les répercussions du phénomène de gentrification en des termes de brassage culturel plutôt que de garder une approche guerrière parlant de lutte entre classes sociales.

Bibliographie :

- Laure Watrin et Thomas Legrand, 'La République bobo', Stock, 2014. 
- Sophie Chevalier, Emmanuelle Lallement et Sophie Corbillé, 'Paris résidence secondaire', Belin, 2013.
- Anne Clerval, 'Paris sans le peuple', La Découverte, 2013.
- Monique et Michel Pinçon-Charlot, '15 promenades sociologiques', Payot, 2013.
- Sylvie Tissot, 'De bons voisins. Enquête dans un quartier de la bourgeoisie progressiste', Raisons d'agir, 2011.


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