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Tout le monde se lève pour le stand-up

Itinéraire d'une jeune comédienne, de Genève à la scène ouverte du Café Oscar

  • © Emmanuel Chirache

  • © Emmanuel Chirache


Dans le film culte 'Le Troisième Homme', le profiteur de guerre joué par Orson Welles fait l'apologie du conflit armé en prenant comme figure-repoussoir la Suisse : « 500 ans de démocratie et de paix, tout ça pour quoi ? La pendule à coucou. » Voilà une parfaite réplique de stand-up avant l'heure, efficace, méchante, un peu vraie mais pas totalement. Car l'humour suisse commence à rivaliser avec le coucou. Marina Rollman, 25 ans, minois espiègle cerclé de lunettes rondes, antisèches griffonnées sur la main au Bic, voix fluette et débit digne d'une source alpine en haute altitude, incarne le dynamisme d'une scène certes modeste mais pleine de promesses, à l'image des humoristes Gaspard Proust, Nathanaël Rochat et Thomas Wiesel. Seul souci : difficile de toucher un large public et d'en faire un vrai métier là-bas. En onze petits mois d'expérience dans le domaine du stand-up, Marina a déjà écumé toutes les scènes ouvertes de Genève, Lausanne et des environs, alors ce soir la jeune fille a parcouru plus de 400 km pour venir jouer pour la première fois à Paris, au Café Oscar (dans le 2e arrondissement).

« En Suisse romande, nous confie-t-elle, on est moins de deux millions d'habitants. En un mois, si j'accepte de faire 3h de train dans la soirée, je peux passer en tout quatre fois sur scène, alors qu'à Paris il y des scènes ouvertes tous les soirs, la compétition est intense. En Suisse, nous ne sommes pas très nombreux à faire ça et on se connaît tous. Pour autant, la différence de niveau entre les deux pays n'est pas si grande. En stand-up français, j'aime beaucoup Redouanne Harjane, Yacine Belhousse et Ben, parce qu'ils évitent les poncifs du genre "alors ma mère est portugaise, du coup je suis poilu". Ils font davantage dans l'absurde. » Ce soir au Café Oscar, Marina repart donc de zéro, au milieu de novices qui pour la plupart n'ont fait que trois ou quatre apparitions sur les planches. Si certains pataugent et installent quelques minutes de malaise irrespirables, d'autres prouvent déjà qu'ils ont du talent. « Les scènes ouvertes, estime Marina, c'est l'occasion pour ceux qui n'ont jamais rien fait de passer pour la première fois, mais c'est aussi la possibilité pour des gens plus rôdés de tester des vannes. L'entrée est gratuite, il y a moins de pression, ce n'est pas grave si tu fais quelques bides. C'est un laboratoire intéressant, tu peux tomber sur une mère de famille de soixante balais qui a tout lâché pour faire ça et le résultat peut s'avérer horrible ou génial. »

Pas de ménagère reconvertie en Gad Elmaleh au Café Oscar ce soir-là, mais le panel réjouissant d'une France multiculturelle. Grâce au Jamel Comedy Club, le stand-up est devenu en France un bel exemple à la fois d'intégration et d'exutoire où la différence devient une force et où les conflits identitaires s'apaisent. Paradoxalement, cette profusion de talents venus de l'immigration, du métissage ou des quartiers difficiles a aussi renforcé la concurrence dans ce domaine. Difficile de sortir son épingle du jeu en parlant une fois de plus des cités et de ses origines maghrébines quand Jamel et bien d'autres sont déjà passés par là. Difficile, mais pas impossible, comme le prouvent certains comédiens au Café Oscar, tels que l'excellent Idir Allouache, qui évoque sa jeunesse en cité : « Dans mon immeuble, on était autant d'habitants qu'à Choisy-le-Roi. On ne choisissait pas un concierge, on élisait un maire. » Tibou Diarra, lui, vient d'apprendre que son partenaire de duo l'a planté. Il monte donc sur scène tout seul, histoire de ne pas laisser passer l'opportunité. Le garçon semble très jeune et inexpérimenté, mais il s'en sort admirablement et fait rire la salle avec de courtes blagues sur sa famille, originaire de Guinée.

Les antisèches, les amies du stand-upper

Les antisèches, les amies du stand-upper © EC


En stand-up, Marina aussi fait partie d'une minorité : les filles. « Oui, ça aide un peu, reconnaît-elle, il y a une forme de discrimination positive. C'est un effet qui possède ses avantages et ses inconvénients, dans la mesure où ça fait monter plus haut des gens qui ont parfois moins de talent uniquement parce qu'ils représentent une minorité, mais ça offre une voix à des humoristes qui ont des choses différentes à dire. Moi je suis une fille blanche, hétéro, qui vient d'un milieu bourgeois, c'est presque devenu une niche en stand-up. » Pourtant les débuts de la Suissesse n'ont pas été faciles. C'était il y a cinq ans à Paris, pour un casting de "La Route du rire". Sans aucune préparation, sans expérience, Marina passe devant cinq professionnels. Verdict : « Un naufrage ! Sauf que j'ai signé une cession de droits, j'étais tellement stressée qu'on aurait pu me faire signer n'importe quoi, "vous nous cédez tous vos nouveaux-nés sur huit générations", j'aurais dit oui ! Du coup, cette vidéo infamante est le premier truc sur moi qu'on trouve dans Google... Et puis j'ai fait ma première scène ouverte il y a onze mois à Genève et ça a marché. » 

Retour au Café Oscar. Au bout de quelques minutes vient le tour de Marina. Après les inévitables petites allusions à la différence entre Paris et la Suisse (« nous aussi, on a des clochards, mais ils prennent la carte bleue »), elle enchaîne les sujets sans un seul coup d'œil sur ses antisèches : « Je ne comprends pas les gens qui portent des mitaines. Est-ce qu'ils se disent "bon sang, j'ai froid aux paumes" ? C'est comme les doudounes sans manches, je pense que ce sont des gens qui ont peur de s'engager avec le vêtement, alors ils veulent y aller étape par étape. » En six minutes à peine, la comédienne a conquis la salle grâce à un ton décalé et original. Il faudra remettre ça demain et après-demain sur d'autres scènes ouvertes parisiennes, avant de retourner en Suisse. Mais cette première expérience parisienne aura été profitable : « J'aimerais beaucoup faire des allers-retours entre Paris et Genève, ce serait l'idéal pour franchir un palier. Et puis il faut que je me fasse un nom pour repousser cette vidéo infamante dans les limbes d'Internet. » Il semble donc que Marina se soit désormais trouvé deux ports d'attache. Marina. Port. Humour.

>>> Café Oscar Paris, 155 rue Montmartre, 75002 Paris. Scènes ouvertes et auditions tous les mardis à 20h. 


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