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Cet été, chantez français

Petit passage en revue des meilleurs groupes de 2013

© Sylvain Golvet

La France s'est toujours traîné une sale réputation en matière de pop et de rock, une image de mauvais copieurs sans imagination héritée du temps des yéyés (d'où la phrase idiote de Lennon, « le rock français, c'est comme le vin anglais »), renforcée par une culture rock lamentable au sein du pays et un handicap sérieux pour percer partout dans le monde, à savoir la langue française. Pourtant, cette réputation est totalement imméritée. Si les chanteurs français, comme tous les Européens, ont durant les sixties beaucoup imité les Anglo-Saxons à grands renforts de reprises – un exercice qui peut d'ailleurs accoucher de superbes réussites autant que de soupes imbuvables –, ils ont également engendré un paquet d'artistes originaux, célèbres ou confidentiels, à l'origine d'une vraie tradition rock qui hélas est demeurée largement méconnue. Il a finalement fallu attendre plusieurs décennies pour que le rock français perde ses complexes et qu'on redécouvre cette histoire riche de promesses, de talents, d'échecs magnifiques. Aujourd'hui, il se passe clairement quelque chose dans le royaume de France, la preuve en 10 groupes de 2013. Désolé, il en manque (forcément) plein.


Aline • 'Regarde le ciel'

 

   Aline - Je bois et puis je danse by Le Marche de Pepe

Si une bonne partie de la nouvelle scène rock chante en français, on le doit aux excellents Aline, les meilleurs d’entre tous sans doute, qui ont remis au goût du jour une forme de pop bien de chez nous. Bien sûr, l’influence de l’indie-pop anglo-saxonne des années 1980 reste aussi primordiale, comme nous le confiait en interview le guitariste Arnaud Pilard, fan de Johnny Marr des Smiths. Mais l’essentiel réside à notre avis ailleurs, dans cette langue française qui permet de toucher une corde différente chez l’auditeur, d’insuffler un esprit adolescent très particulier, issu de groupes anciens tels que les Dogs, les Fils de Joie, les Désaxés et même Indochine pour ne citer qu’eux. On aime Aline parce qu’ils sont proches de nous, parce que leurs tubes mériteraient de figurer au top 50 de 1987, parce qu’on chante avec eux à tue-tête du début à la fin de ce 'Regarde le ciel' parfait en tous points.

La Femme • 'Psycho Tropical Berlin'

   La Femme by La femme

Certains les trouvent déjà trop mainstream, un brin « vendus ». Parce qu’ils sont passés au "Grand Journal" de Canal +, parce que leur 'Psycho Tropical Berlin' marche du tonnerre, parce qu’ils ont signé sur la major Barclay. Mais on oublie de dire l’essentiel, c’est que la magnifique édition vinyle est quant à elle publiée chez l’indépendant Born Bad. Surtout, le disque est une tuerie du début à la fin. Les chansons ont beau s’inspirer beaucoup des années 1980, d’une certaine esthétique surf, post-punk, garage et pop, elles ne ressemblent à rien qu’on puisse entendre aujourd’hui. Légères et sombres à la fois, incroyablement dansantes, intelligentes, elles emmènent l'auditeur dans un monde à part, où les voix masculine et féminine s'accordent parfaitement. Quelle diversité aussi entre les titres, car si "Antitaxi" et ses sonorités martiennes évoquent un B-52’s à la française, le superbe "Nous étions deux" revisite et modernise génialement nos impayables yéyés, en se payant au passage un redoutable solo d’orgue, pause salutaire au milieu d’une logorrhée hallucinante de paroles. Ce petit chef-d’œuvre suffirait seul à vanter les mérites du groupe, mais les autres réussites ne manquent pas, qu’il s’agisse de la ballade "It’s Time To Wake Up", du tube surf "Sur la planche 2013" ou encore du troublant "Si un jour", adorable ritournelle rétro-féministe (on se croirait en 1968) qu’il est rigoureusement impossible de se sortir de la tête. Alors qu’il n’aurait pu être qu’un feu de paille, La Femme est devenu un feu d’artifices.

Poni Hoax • 'A State Of War'

Ça commence comme la BO d'un porno des eighties, poilu et suave. Puis ça s'élève dangereusement vers un instrumental surproduit façon U2... On prend peur. Alors la voix de Nicolas Ker vient tout assombrir et tout illuminer, dans un écho. Pas de panique, on est toujours à la maison, les meubles n'ont pas bougé, juste que la déco n'est plus trop à notre goût. Oui, pas d'erreur sur la galette, nous sommes bien en train d'écouter le dernier Poni Hoax, Laurent Bardainne compose toujours avec talent, la voix de Nicolas Ker n'a rien perdu de sa superbe. Mais voilà, à l'image de son premier morceau, tout l'album est déroutant. On aurait presque honte d'aimer ça tant c'est sucré-disco, funky, voire carrément dansant. Capiteux comme une sortie à Pigalle en duo de célibataires, pour aller draguer des filles plus très fraîches. Lire la suite

Blind Digital Citizen • 'L'Enfant flamme'



Intrigant groupe que ces Blind Digital Citizen. Tout d'abord parce qu’ils ont sorti courant 2012 un EP de la série Podium chez Third Side Records, absolument indispensable. Un bijou d’électro planante, chantée en français s’il-vous-plaît. On y trouve à la fois un morceau trippant comme "Reykjavik 402", sa basse funky, ses nappes de synthé à l’ancienne et ses paroles gentiment idiotes (« j’admets sans complaisance que les ports de plaisance sont plus confortables que les mouillages »), un titre qui monte méchamment en puissance tel que "War", grandiose et obsédant, enfin deux chansons plus douces, "Strauss" et "Valhalla". Ensuite parce que leur tout nouvel EP 'L'Enfant flamme', toujours chez Third Side, est tout aussi hallucinant et rappelle les premiers accouplements entre rock progressif et musique électronique dans les années 1970. Il y a quelque chose de sombre, de solennel et d'eschatologique dans les chansons de cette espèce de « dernier groupe avant la fin du monde en l'an 2000 », une nostalgie immédiate de la note qui vient de passer et dont on regrette déjà la fuite.

Fauve • 'Blizzard EP #'

   FAUVE ≠ BLIZZARD (VERSION LONGUE) by Manon Théry

En quelques mois, le collectif Fauve a réussi à se faire autant adorer que détester. Détester parce qu’ils entretiennent une sorte de mystère underground qui déplaît (surtout aux journalistes et photographes contraints de respecter leurs règles), parce que leurs paroles ressemblent au journal intime d’un ado rebelle (alors que les musiciens approchent plutôt la trentaine), parce que tout simplement ils sont une provocation au cynisme latent. Si vous ajoutez à ça que le chanteur slamme par-dessus une instrumentation un brin post-rock, vous obtenez le cauchemar potentiel de milliers de mélomanes. Pourtant, ça marche. Pourtant, c’est beau. Rapidement, l’élégance des guitares mêlées au piano, la musicalité du récit et la douceur des arrangements transforment l’écoute en bienheureuse béatitude. C’est un ventre de mère, où il fait bon vivre en position fœtale, loin des agressions. Alors oui, il y a de la théâtralité grandiloquente qui frise avec le ridicule, mais la force d’un "4000 îles", d’un "Blizzard" ou d’un "Nuits fauves" transcende largement les défauts aperçus, qui au final apparaissent touchants. Fauve est trop, mais c’est dans ce trop-plein que le groupe puise sa grandeur, dans les chœurs un peu bancals, dans les arpèges incessants, dans les apostrophes fofolles du chanteur, hurlant « tu nous entends la tristesse, tu nous entends ? » En tout cas, nous on a entendu et aimé.

Antoine Pesle • 'Amour Lemon' EP

   ANTOINE PESLE "Elle" by Alpage Records

Soyons francs : on ne sait rien ou presque d’Antoine Pesle. Une chose est certaine, son EP 'Amour Lemon' est un petit bijou d’électro-pop à posséder absolument. Quand les premières notes de la chanson "Elle" résonnent, vous ne le savez pas encore mais vous êtes accro. D’abord intrigué, vous finissez assez vite par battre la mesure avec le pied et déjà, il est trop tard : quand la voix trafiquée commence à chanter cette déclaration d’amour un brin débile, vous êtes en train de remuer la tête comme un chien à l’arrière d’une voiture. Oui, le beat est bon, ça groove méchamment et chaque écoute augmente votre note sur l’échelle du plaisir. Vous ne faites plus de complexes et dansez n’importe comment pendant le terrible break aux percussions qu’Antoine a eu le bon goût d’ajouter. Le reste du disque est plus laidback, avec quelques instrumentaux, cependant toujours aussi brillant, à l’image d’un "Inamoratodite" tout droit sorti des années 1980 italiennes ou d’un "Universalité du contentement" parfait pour siroter son mojito en terrasse.

Velvet Veins • EP à venir

Du blues-rock joué par des jeunes Parisiens avec une telle classe américaine, on n’en revient toujours pas. Tout récent bachelier, le chanteur Theo Lawrence possède des ascendances anglo-saxonnes et ça s’entend. Anglais parfait, références pointues en matière de country,  swamp blues et southern rock, il gère comme un daron à la six-cordes et au chant. Mais il n’est pas seul : ici, chaque musicien régale méchamment en live, si bien que les Velvet Veins sont d’ores et déjà un terrible groupe de scène, qui renvoie à leurs chères études pas mal de petits rockers proprets. C’est avec un plaisir non dissimulé qu’on les voit faire péter les solos (des solos, nom de dieu ! on avait oublié que ça existait) à la Allman Brothers Band et qu’on les écoute balancer un mur du son à la Rory Gallagher. La modernité avec laquelle ils revitalisent les racines blues-rock nous rappelle aussi les Raconteurs ou les Black Crowes, d’autres gardiens du temple actuels. Leurs trois morceaux autoproduits disponibles sur le net, "Sick Swan", "Bound To Pretend" et "Melting Marble Blues", montrent un feeling blues époustouflant, qui pourtant témoigne juste de la première époque du groupe. Car les gaillards ont pris du galon depuis, accumulé les concerts, composé d’autres titres, étoffé leur palette. Grâce à une cagnotte organisée sur le Web, ils vont enfin enregistrer leur vinyle, sans avoir signé sur le moindre label. Une honte, ma bonne dame.

Pendentif • 'Embrasse-moi'



En attendant un premier album ('Mafia douce') prévu pour fin septembre et célébré par un concert à la Maroquinerie, les Bordelais de Pendentif ont sorti une série de singles excitants, dont ce "Embrasse-moi" au titre et à la musique estivaux. Ligne de basse ronde, accords de guitare qui roucoulent, refrain en anglais percutant, break enlevé aux percus chaleureuses, humeur et mœurs légères, pas de doute, c’est de la pop bien faite et bien enrobée. Et quand Cindy Callède chante langoureusement « c’est quoi, qui t’excites ? J’aimerais bien que tu m’expliques », beaucoup de garçons seraient certainement prêts à satisfaire sa curiosité. Sans prétention, "Embrasse-moi" convoque tous les clichés du tube de l’été, et comme à chaque fois, on tombe dans le piège.

Narrow Terence • 'Violence With Benefits'

Si je vous dis que les Narrow Terence viennent de Rognes, dans les Bouches-du-Rhône, et qu'ils grognent dans leurs chansons comme personne, me croirez-vous ? A la croisée des chemins de Tom Waits, Mark Lanegan, Nosfell, Arno, et du jazz balkanique, ce trio a réussi un coup de maître en sortant 'Violence With Benefits'. La violence qu'évoque le titre, c'est celle qui couve derrière les instrumentations chiadées et les arrangements acoustiques somptueux, celle dont sont capables les frères Puaux. Comme George Abitbol dans 'La Classe américaine', les deux frangins s'énervent facilement : « J'te connais pas, j'ai rien contre toi, mais il faut que je tape sur quelqu'un. Sinon je garde tout en d'dans, et c'est pas bon. » Dans les loges après un concert à l'EMB en 2011, ils se castagnent avec un type et écopent ensuite d'une peine de 150 heures de travaux d'intérêt général. Depuis, le groupe en joue plutôt intelligemment : côté rédemption, ils enregistrent le disque dans une chapelle du Vaucluse et joueront à l'église Saint-Eustache à Paris en février 2013, côté damnation, ils profitent de l'histoire pour créer une atmosphère autour de l'album en sortant un documentaire. Lire la suite

Arne Vinzon • 'Les Belles Structures'

Attention, Arne Vinzon n’est pas un chanteur à mettre entre toutes les oreilles. Sa musique à tendance ironico-dépressive peut désarçonner le plus joyeux des esprits, et le minimalisme synthétique des mélodies surprendre les ex-fans des eighties. Par instants, on s’imagine Gainsbourg en train de chanter lui-même les morceaux qu'il a composés pour Isabelle Adjani, tandis que d’autres fois on se figure un Bashung qui s’amuserait à déconstruire les chansons d’Indochine. En réalité, c’est juste Arne Vinzon qui fait son cirque, rempli d’humour pince-sans-rire, de « désabusion » comme dirait Nino Ferrer, et d’éclairs de génie, à l’instar de "Je ne partirai pas, je n’irai nulle part", single de son dernier disque ou "Les Otaries", pépite tirée de son précédent album. La musique d’Arne Vinzon est à l’image de son pseudo (tiré d’Arnaud Vincent) : une reproduction phonétique et décalée de la vraie musique, un malentendu rigolo. Et on le sait tous, « sur un malentendu, ça peut marcher ».


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