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Ode à Nino

L'intégrale de Nino Ferrer vient de sortir en coffret


Difficile d'écrire sur un artiste qu'on admire, qu'on aime comme un ami et qui nous touche par sa grâce unique. La tâche se complique quand il s'agit de Nino Ferrer, génie protéiforme, évanescent, complexe, largement oublié par cette chienne de postérité (s'appelle-t-elle Mirza ?). Heureusement qu'il y a "Les Cornichons", "Le Sud" ou "La Maison près de la fontaine". Grâce à ces chansons, Nino Ferrer est devenu immortel parmi les immortels dans l'histoire de la chanson française et il y aura toujours des esprits curieux pour gratter derrière ces tubes qui ont entretenu le malentendu à son propos. Car aussi drôle et efficace soit "Mirza", aussi sublime soit "Le Sud", ce ne sont là qu'un échantillon infinitésimal du talent immense du chanteur.

Pendant longtemps, se procurer un CD ou un vinyle de Nino Ferrer (un vrai, pas une compilation foireuse) relevait du défi, de l'archéologie en vide-grenier ou du coup de chance. Si eBay a dans un premier temps simplifié le travail des fans, il a fallu attendre la fin des années 2000 pour que Barclay réédite certains albums ('Métronomie', 'Nino And Radiah' et 'Suite en œuf' notamment). Fin septembre, le label a enfin passé la vitesse supérieure en éditant un coffret intégral qui coûte 30 misérables petits euros. Alors oui, on peut regretter l'absence d'un vrai livret biographique à l'intérieur ou le regroupement de certains albums en un seul CD, mais autant de merveilles réunies à ce prix-là, c'est cadeau. Pensez donc : voici l'occasion de se plonger dans l'œuvre foisonnante d'un des plus grands chanteurs français, qui a commencé sa carrière par le twist, le rhythm'n' blues et le jazz vocal avant d'embrayer sur le rock progressif et psychédélique, puis de tracer sa voie entre chanson barrée et rock français.


Quand Nino Ferrer parvient à faire son trou chez les yéyés, il a déjà 32 ans. C'est un adulte parmi des enfants, un amoureux transi de la musique noire au milieu de starlettes souvent préfabriquées (mais pas toutes, n'oublions pas Polnareff, Christophe, Antoine, Dutronc, Françoise Hardy qui écrivait ses paroles et bien d'autres). A cette époque, Nino est un playboy noceur, une sorte de Dutronc en moins flamboyant. Il faut dire que le chanteur se cherche encore, il lorgne du côté d'Aznavour, de ses orchestrations et ses paroles ("Au bout de mes vingt ans" et "Oui mais ta mère n'est pas d'accord"), s'inspire de classiques rock ("Ma vie pour rien" ressemble pas mal à "House Of The Rising Sun"), régale avec un morceau à la Bobby Lapointe (le démentiel "Justine") quand il ne copie pas avec brio ses chanteurs de soul préférés, surtout James Brown. Dans cette première période qui dure jusqu'à la fin des sixties, on trouve donc de tout, des slows, du swing, de l'orgue Hammond B3 qui groove comme nulle part ailleurs en France, même de la bossa nova ou des rigolades folklo ("Mamadou Mémé"). 

Puis au carrefour des années 1970, Nino emprunte son chemin de Damas. Dans une interview (mal) menée par Philippe Lefait, il dira : « En 72, j'ai fait la différence entre la musique et la muzak, c'est-à-dire la vraie musique, quelle qu'elle soit, et puis celle qu'on entend dans les ascenseurs et les pissotières, et ç'a été très important pour moi. » Nino fait référence à sa rencontre avec le guitariste Micky Finn. Après son exil en Italie à partir de 1967, le chanteur rentre en France pour s'installer dans le Quercy, mais il ne s'intéresse plus à la musique jusqu'au moment où il rencontre cet Irlandais, passé par le rhythm'n'blues puis le glam rock avec un groupe, les Leggs, qui va devenir celui de Nino Ferrer. Ces musiciens chevronnés redonnent le goût d'écrire des chansons à un artiste dégoûté du système, qui préfère alors s'occuper de ses chevaux. Ils l'accompagneront pour certains pendant une large partie de sa carrière.

Nino par Georges Chatelain


C'est le cas notamment de Micky Finn, devenu un vrai compagnon de route amical auquel Ferrer va même dédier la chanson "Micky Micky" dans 'Ex-Libris' (1981), hommage potache dans lequel le chanteur raconte « Il a démoli la voiture, il a défoncé la toiture mais quand il joue de la guitare, il assure / Il a claqué tout notre argent, il a bu le désinfectant, mais quand il gratte son instrument, il s'défend ». Fort de ce groupe au personnel fluctuant, le chanteur va réaliser ses plus grands chefs-d'œuvre coup sur coup entre 1972 et 1979 : 'Métronomie', 'Nino Ferrer And Leggs',  'Nino And Radiah', 'Suite en œuf', 'Véritables variétés verdâtres', 'Blanat'. Autant de merveilles hallucinantes à redécouvrir, remplies de chansons parfaites, complexes, magnifiquement orchestrées et toujours aussi radieuses aujourd'hui, là où ses productions plus tardives ont vieilli. Hélas, le public n'achète pas ses albums, à un point qui frise parfois la malédiction quand on pense que 'Suite en œuf', beau à en mourir, s'est vendu à mille exemplaires à sa sortie. Chanté majoritairement en français, l'album présente une vaste panoplie de mélodies fortes, d'arrangements somptueux où piano, violons, saxophone, flûte, guitare électrique et acoustique s'entremêlent avec une poésie fulgurante. Surtout, Ferrer chante comme jamais, bouleverse tout sur son passage, récite ses paroles en semblant vivre chaque phrase comme s'il racontait une histoire secrètement enfouie chez lui depuis longtemps.

Seulement voilà, entretemps le single "Le Sud" est sorti et s'est vendu à un million d'exemplaires. Radios, télés, public ne réclament que ce morceau, qui occultera longtemps le reste de la carrière de Nino Ferrer, exaspéré de se voir réduit à un seul succès. A partir de 1980, ses productions s'espacent de plus en plus, à mesure que son intérêt pour la peinture croît. Restent des disques certes datés, mais qui réservent leur lot de grandeur, surtout le très beau '13e album', sans doute la dernière fois où Nino sera touché par cette grâce si particulière qui lui fait chanter avec un naturel désarmant des paroles simples, bancales, parfois surréalistes (on adore le « ...et rapporte-moi du chocolat ! » dadaïste dans "New York 1985"). Comme souvent chez le compositeur, une mélancolie vénéneuse secoue les tripes et s'infiltre insidieusement, premiers signes d'une « désabusion », mot-valise dont il fera le titre de son avant-dernier album et qui préfigure son geste suicidaire après la mort de sa mère. Pour autant, Nino Ferrer n'a jamais été le dépressif qu'on s'est plu à peindre, comme Philippe Lefait dans l'interview susmentionnée, où le journaliste pose une question surgie de nulle part : « vous êtes de plus en plus triste l'âge venant ? », ce qui provoque l'étonnement ébahi du chanteur. Alors qu'en 1980, Nino Ferrer avait symboliquement tué Mirza dans 'La Carmencita', il ne cessera par la suite de reprendre son propre répertoire en l'arrangeant ("L'An 2000", "Ma vie pour rien", "Le Sud"), preuve d'une véritable réconciliation avec sa propre œuvre. Quinze ans après sa mort, à notre tour de nous réconcilier avec cet artiste oublié, de nous faire violence en prenant quelques minutes pour répondre à son invitation magique des "Morceaux de fer" : « Tous les deux, on pourrait faire un univers imaginaire / Sur une île, où tout serait comme on aurait voulu que ce soit. »

Nino en quelques chansons incontournables

"Alcina de Jesus"

"L'An 2000"

"Le Sud"

"Cannabis"

"Moby Dick"

"L'Arbre noir"

"Sémiramis"

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