Jeanne et Marguerite

Théâtre
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Jeanne et Marguerite
© Palazon

« Bah, ils éteignent pas la lumière ? » A la décharge de ma voisine, la pièce commence doucement, sans qu’on s’en aperçoive, alors que l’ouvreuse place en vitesse les retardataires et que d’autres spectateurs enlèvent leur manteau en se racontant leur journée. Une femme se promène tranquillement sur le plateau, des feuilles à la main. D’un pas nonchalant, presque chorégraphié, elle passe devant une bibliothèque – qui donne sacrément envie d’y fourrer son nez – puis s’assoit à son bureau, en face de nous, sereine et tout sourire. Ce soir, cette femme sera la narratrice de l’histoire. Ou plutôt des histoires car Jeanne et Marguerite appartiennent à deux réalités et à deux époques différentes. Un grand écart temporel soutenu par une comédienne virtuose qui doit certainement friser la schizophrénie à chaque représentation. Mais Françoise Cadol, célèbre voix-off que vous reconnaîtrez certainement, laisse filtrer une dose suffisante d’humour pour que l’exercice soit aussi souple et intelligible que possible. Elle parvient à nous transporter avec une facilité déconcertante dans un spectacle qui s’avère être beaucoup plus qu’une lecture, sans être tout à fait du théâtre non plus. Elle se transformerait presque en conteuse moderne si ce n’était de l’œil pétillant, du sourire généreux et des larmes abondantes jusqu’à l’extinction des feux… Bref, si son engagement n’était pas tel qu’on se demanderait presque si ce n’est pas sa propre histoire qu’elle nous raconte.

D’un côté nous avons donc Marguerite et Eugène, années 1900, une rencontre sur une plage de Nice, six années passées à s’envoyer des lettres magnifiques mais pas enflammées – époque oblige – avant de se marier. De l’autre, Jeanne et James, années 2000, deux inconnus qui se connaissent grâce à internet, des rencontres furtives, dans le noir. Elle l’appelle James car son trop plein de cachotteries lui fait penser à James Bond, il l’appelle Jeanne car il aime ce prénom : « D’accord, appelle-moi Jeanne, mais appelle-moi souvent… » Au fil des scènes, les enchaînements s’accélèrent et ces deux mondes se croisent et s’effleurent à des endroits inattendus en finissant d’opérer une magie qui avait déjà envahi la salle. La narration est agrémentée de petites trouvailles ingénieuses qui font sourire toute l’audience. Cinéma de poche mécanique, découverte d’une fenêtre donnant sur la mer, petits détails sonores qui donnent une subtile touche de réalisme. Le travail de la lumière embrasse merveilleusement l’ensemble. Véritable soutien aux changements brusques d’ambiance tout en conservant la précieuse intimité de l’espace.

 Il est des textes « beaux » à jouer, qui sont comme des cadeaux donnés aux acteurs. Il y a fort à parier que ce texte-ci en fasse partie.

Par Aurélie Clonrozier

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