Krapp's Last Tape (La Dernière Bande)

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Krapp's Last Tape (La Dernière Bande)
Leslie Spinks

Nous n’avions rien à faire là, à regarder Krapp se souvenir, délirer et rire. Dès ces vingt minutes d’introduction muette, avec pour seule musique le fracas de la pluie et des éclairs au dehors, et cet homme seul nous braquant avec une banane comme s’il était face à un miroir, nous le savions. Nous n’avions rien à faire là et pourtant nous y étions, à observer un de nos semblables se débattre avec ses souvenirs et dialoguer avec l’enregistrement de sa voix sur des bobines, triste duo. Voilà, vous venez de voir un texte de Beckett joué et mis en scène par le célèbre Robert Wilson et vous vous demandez encore en quoi cela n’a pas changé votre vie, trouvez cela à la fois vain, profond et touchant.

Car la pudeur de Krapp, à l’image de ce décor que l’on prend d’abord pour une bibliothèque avant de comprendre qu’il s’agit de son salon, nous empêche d’apprendre quoi que ce soit de déterminant sur lui. Et quand on pense toucher du doigt une révélation, au détour d’une phrase, il arrête la bande, incapable de plonger plus avant dans sa propre souffrance. Alors il passe derrière cette bibliothèque contenant des centaines de boîtes et autant de bobines, se sert un verre ou deux et retourne s’asseoir derrière son magnétophone, presse à nouveau « play ». Mais rien de plus.

Reste le texte de Beckett, d’une précision implacable dans ses didascalies, qui ne laisse d’autre choix au metteur en scène que celui de l’exactitude. Entre mime au visage blafard, gestes heurtés et esquisses de pas de danse, Robert Wilson maîtrise pleinement cette folie douce, l’absurdité d’un personnage prisonnier du temps et dévoré de l’intérieur par ses frustrations (il s’ordonne : « Sois de nouveau »). Jusqu’à cette dernière bande enregistrée comme à l’accoutumée le jour de son anniversaire, sur laquelle il se félicite de ne plus être « le pauvre petit con [qu’il] étai[t] » – comme tous les ans, probablement. Nous n’avions rien à faire là, et Krapp (« crap » ?) non plus.

Par Nicolas Hecht

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