La Bête dans la jungle

Théâtre
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La Bête dans la jungle ( © E Carecchio)
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© E Carecchio
La Bête dans la jungle (© E Carecchio )
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© E Carecchio

C'est dans les couloirs silencieux d'un château, en retrait d'une fête, que Catherine Bertram et John Marcher se rencontrent. Ou plutôt se retrouvent : les deux héros de la nouvelle d'Henry James, adaptée par Marguerite Duras, se sont déjà vus. Mais tandis que lui (incarné par John Arnold) ne reconnaît que vaguement le visage de la femme, elle (interprétée par Valérie Dréville) a de leur première entrevue un souvenir très net. Et pour cause : ce jour-là, à Naples, alors qu'il ne la connaissait pas, il lui avait confié un secret : « Vous m’avez dit que depuis votre plus tendre enfance, vous aviez, au plus profond de vous, la conviction d’être réservé à un sort rare et mystérieux. » Qu'est-ce que cet événement tantôt craint, tantôt espéré par John ? Cette chose indicible qui doit bondir un jour ou l'autre, comme une bête dans la jungle ? Catherine, personnage complexe par sa force et son abnégation, décide d'accompagner son ami dans l'attente de cette fatalité. 

C'est dans la figuration de cette attente que réside le génie de cette représentation. La pièce que signe Célie Pauthe est complexe mais magnifique. « L'absence d'histoire est l'histoire en elle-même » admet-elle. Mais la carence générale – de désir, d'action, de réponse – dont souffrent les protagonistes, loin de vider la pièce de son contenu, en fait une œuvre profondément philosophique. 

L'actuelle directrice du Centre dramatique national de Besançon réunit ainsi deux textes de Marguerite Duras, une adaptation de James ('La Bête dans la jungle') et son roman 'La Maladie de la mort'. Fortement teinté de l'amour impossible de l'écrivaine avec son amant homosexuel Yann Andréa, ce second récit est celui d'un homme s'enfermant dans une chambre avec une femme, pour vaincre son absence de désir. Mises bout à bout, les deux histoires se nourrissent mutuellement, et l'on passe de l'une à l'autre comme à l'acte suivant. 

La mise en scène dans son ensemble est brillante. Le décor nous place dans l'intérieur sobre et esthétique d'une grande pièce claire, matérialisant successivement le château et la chambre. Les multiples nuances de lumière projetées côté cour nous font vivre les changements d'heures et de saisons. Mais rien n'est plus lumineux, au final, que la prestation des deux comédiens. « Toutes mes héroïnes sont comme des sœurs d'Andromaque, de Phèdre, de Bérénice », confiait Duras. On ne s'étonne pas que Valérie Dréville, passée par la Comédie-Française, ait incarné certaines des grandes figures tragiques. Sa voix, fragile et puissante à la fois, porte à elle seule le drame de l'existence. 

Par Lucile Roger Durieux

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