Lettre au père

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Lettre au père
(c) Mario Del Curto
Jean-Quentin Châtelain dans 'Lettre au père'

« Tu m'as demandé récemment pourquoi je prétends avoir peur de toi. Comme d'habitude, je n'ai rien su te répondre... » Kafka a 36 ans quand il signe 'Lettre au père'. Nous sommes en 1919 et l'écrivain tente de mettre à plat ses frustrations et ses incompréhensions. De percer, de toucher un père insaisissable, terrorisant et intolérant. De faire état de cette relation impossible. Comme un enfant qui pleure la nuit, qui trépigne et déteste autant qu'il désire, il égrène les reproches puis fabrique les prétextes. Accuse et s'excuse.

C'est un long réquisitoire, des mots jetés contre un mur. Des mots que son père ne lira jamais, mais qui en disent long sur l'œuvre et la vie de son auteur. Le manque d'espoir qui colle à ses textes, son rejet d'une société impersonnelle, son incessant questionnement sur la responsabilité de l'individu, son incapacité à faire face à l'engagement marital, son hypocondrie.

Au théâtre des Bouffes du Nord, dans cette salle en contre-plongée qui semble avoir échappé au temps, Jean-Quentin Châtelain, seul sur scène, rejoue cette déclaration d'amour et de haine. La mise en scène, de Jean-Yves Ruf, est sobre et efficace. Le comédien parcourt l'espace comme il dit son texte, vagabonde à l'intérieur et à l'extérieur de lui. Se lève, s'assoit sur l'un des bancs, seuls éléments du décor, puis se relève, marche à nouveau. Soutenu à chaque pas par le jeu de lumière, magistral sans en avoir l'air, qui éclaire pour mieux assombrir.

Châtelain sait assurément comment donner corps à un texte. Certains passages lui vont mieux que d'autres, mais la prestation est dans l'ensemble d'une force incontestée. Le ton est pertinent. Entre ironie, colère et résignation, il réussit à figurer les conséquences de cette emprise paternelle, à dessiner les cicatrices causées. Sans oublier d'être drôle, comme pour saluer l'humour surréaliste et parfois difficile à cerner dont Kafka était capable de faire preuve.

Bien sûr, c'est long un monologue d'une heure et demi. Mais la progression du jeu fait largement passer la pilule. Au fur et à mesure que Kafka lutte dans ses écrits pour abolir, pour abîmer l'image du père, Châtelain, lui, se voûte, faiblit, semble gagné par la maladie. Et voilà l'écrivain qui avait l'habitude de calfeutrer ses lecteurs à l'intérieur de la complexe psychologie de ses protagonistes, le voilà, lui, mis à jour, exposé, joué.

« On ne récite pas du Kafka de la sorte », a-t-on entendu dans la salle, murmuré par une voix de femme faussement indignée. Alors, non Madame, on ne récite pas du Kafka de la sorte, on le joue. Et voilà comment on s'approprie, comment on accapare un texte incomparable. Voilà comment on rend hommage.

Par Amélie Weill

Téléphone de l'événement 01.46.07.34.50