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On a testé : l'improvisation libre à la new-yorkaise

Le quart d'heure américain de Paris


« Tortue : vous avez quinze minutes pour rédiger votre dissertation. » Imaginez un examen dont l'intitulé commencerait ainsi. A peu de choses près, c'est ce que vivent les improvisateurs « libres » quand ils entrent sur scène. Une méthode d'improvisation sans contraintes dont se revendique Poupak Sepehri. Grande, dynamique, le regard persan et perçant, elle parle français avec un léger accent américain qui trahit les nombreuses années qu'elle a passées dans le pays. « Party Poupak », c'est le surnom d'impro qu'elle s'est trouvé, est née en Iran mais elle a grandi à Paris avant de partir à New York et d'intégrer l'unique école au monde qui délivre des diplômes d'improvisateur, l'Upright Citizens Brigade Training Center.

De retour à Paris, elle crée son propre cours de ce que les Américains nomment « longform improv », qu'elle traduit en français par « impro libre » ou « impro réalité » pour la distinguer du longform à la française, qui désigne une pièce de théâtre improvisée. Nous avons tenté l'expérience en nous rendant rue du Cherche-Midi où son atelier a élu domicile. Dans ce simple local, une dizaine de personnes vont improviser pendant environ deux heures à partir d'un mot-prétexte lancé à la cantonade, que ce soit « radiateur », « Schtroumpf » ou « marmotte ». Mais avant, les élèves doivent se chauffer. C'est le seul moment où l'enseignante s'autorise des jeux, car il faut réveiller les corps et les esprits engourdis par une longue journée de travail.


Premier jeu : trouver un pseudo à partir de son prénom, à l'image de « Party Poupak ». Les idées fusent, de « Jupiter Jérémie » à « Megaman Meng » en passant par « Valeureuse Valentine ». Suivent des exercices qui encouragent la spontanéité : les élèves se lancent une balle invisible qu'ils doivent éviter, ou bien ils s'offrent mutuellement des cadeaux inconnus dont ils doivent imaginer le contenu. Très vite, même les plus timides se dévergondent, criant, gesticulant, bégayant parfois leurs idées, mais surpassant leurs craintes. Certains font des efforts surhumains pour prononcer une phrase, d'autres révèlent soudainement des trésors intérieurs qu'on ne soupçonnait pas. Pour tous, pas facile d'oublier sa réserve, ses codes, ses habitudes et de retrouver une forme de spontanéité totale et enfantine.

Pendant les improvisations, la professeur observe avec les yeux qui pétillent ses apprentis comédiens, elle réagit, rit à gorge déployée, intervient quand c'est nécessaire, laisse faire quand elle juge que c'est pertinent, propose des pistes afin de poursuivre l'improvisation plus avant. Alors impro à la new-yorkaise peut-être, mais à la Poupak certainement.

Time Out Paris : Qu'est-ce qui vous a séduite dans l'improvisation libre ?

Ce qui m'a plu, c'est que c'est un art éphémère, où tu crées dans l'instant. Et contrairement au théâtre, le comédien fait tout dans l'impro. Tu écris l'histoire, tu la joues, tu fais les décors, tu réalises la mise en scène, tout ça à partir de rien ! C'est un art très complet. Surtout, l'impro libre n'impose quasiment aucune contrainte. Tout ce que tu fais est vrai.

Quelles sont les qualités requises pour être un bon improvisateur ?


Quand on débute, le plus important est d'avoir envie. Je ne vais pas chercher les gens, je ne suis pas vendeuse, c'est à eux de faire la démarche. Ensuite, il faut surtout savoir écouter, ne pas se focaliser sur soi, mais sur les autres. Faire de l'improvisation, c'est se mettre dans des situations inconfortables, ça peut faire peur aux élèves, alors j'insiste aussi sur l'idée qu'on ne juge pas, ni les autres, ni soi-même. La plupart des gens qui commencent cherchent un défi, ils veulent réveiller des choses en eux. Souvent, on privilégie l'humour en impro, mais je pense qu'on doit explorer d'autres émotions, même si ça gêne les élèves, même s'ils trouvent ça impudique. Il n'y a pas de bonnes ou de mauvaises émotions, il n'y a que des émotions. L'improvisation fait voir la vie différemment, car elle oblige chacun à contribuer à la réalité du moment, à dire oui à la situation en se posant la question : « Comment puis-je faire avancer l'histoire ? »

Quelles sont les différences entre les formes d'impro française et américaine ?


Aux Etats-Unis, l'impro libre que j'enseigne est majoritaire. On ne cesse jamais de s'améliorer, les improvisateurs aguerris continuent d'assister aux cours les uns des autres. En France, l'impro s'est beaucoup développée récemment, mais dans une autre direction, avec du cabaret, des matches, des maîtres de cérémonie... Pour simplifier, disons qu'en France, on est sous l'influence de l'auteur et comédien Keith Johnstone alors qu'aux Etats-Unis, on a privilégié l'approche de Del Close et de l'école de Chicago. A New York et Los Angeles, beaucoup d'acteurs sont désormais recrutés dans les ateliers d'impro, parce qu'ils apportent des propositions différentes pour leurs personnages. A Paris, l'une de mes élèves vient d'être choisie pour un premier rôle au théâtre, ça m'a fait très plaisir et j'aimerais continuer dans cette voie.

Ateliers d'improvisation de Poupak Sepehri.
Lieu : Mélodie 7, 58 rue du Cherche Midi, Paris 6e.
Tous les mardis jusqu'au 12 décembre 2014.
258 euros pour 8 ateliers + 1 spectacle. Plus d'infos ici.


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