Schizophonies - partition impossible

Théâtre
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Schizophonies - partition impossible

Sur scène, ils sont quatre : trois gars (Julien Crépin, Sergueï Ryschenkow, Geoffroy Vernin), une fille (Nadège Sellier). Quatre comédiens pour autant de personnages, additionnés à leurs doubles fictifs ou réels (où commence le personnage ? où finit le comédien ?), fantasmés par eux-mêmes comme par l’auteure de cette « partition impossible » et pirandellienne, Morgane Lory, qui n’hésite pas à commenter, en voix-off, les pensées que le quatuor lui inspire. Devant la scène, un rideau de tulle, transparent, devient quant à lui support à des projections, qui ajoutent au spectacle une bonne dose de psychédélisme.

On l’aura compris, ‘Schizophonies’ creuse l’expérimentation scénique pour tenter de dire les méandres des identités multiples qui habitent chacun d’entre nous. Evidemment, on peut vite penser au fameux « Je est un autre » de Rimbaud et à son Alchimie du Verbe dans ‘Une saison en Enfer’. (« A chaque être, plusieurs autres vies me semblaient dues. Ce monsieur ne sait ce qu'il fait : il est un ange. Cette famille est une nichée de chiens. Devant plusieurs hommes, je causai tout haut avec un moment d'une de leurs autres vies. - Ainsi, j'ai aimé un porc. »)

Bref, les scènes se bousculent, s’interpellent, se font écho, passent du coq à l’âne dans une orchestration faussement bordélique qui millimètre les dissonances, passant de l’aérien au concret, de la névrose en abyme au burlesque dadaïste et baveux – avec une mention spéciale à ce dieu-clochard dégoulinant d’éructations, interprété avec gourmandise par Julien Crépin. Pourtant, mine de rien, ‘Schizophonies’ brasse assez large sur le plan thématique : sort de l’individu (généralement déjà en miettes) dans l’absurdité des organisations sociales, désir de se reproduire (ou de ne pas), mélancolie des possibles passés ou lignes de fuite traçables, en soi-même ou en-dehors… Mais sans jamais vouloir aboutir à une thèse : au contraire, le projet semble lancer des pistes, établir des liens éphémères, sensibles, passant d’un comédien à l’autre dans une ronde stupéfaite, hilare et effectivement schizo (ce qui, pour le coup, n’est pas sans rappeler la philosophie de Deleuze et Guattari).

A la fois ambitieux – voire fort en gueule – dans sa volonté radicale d’expérimenter des formes théâtrales actuelles, dans l’écriture comme dans le système de représentation, mais aussi humble par ses moyens (ceux de la troupe à dimensions familiales du Don des Nues), ‘Schizophonies’ pourrait donc bien vous retourner la tête, vous laissant pantois, ne sachant plus très bien si c’est vous-même qui avez vu – ou rêvé – ce spectacle foisonnant de dédales psychiques. En somme, c'est un peu comme si vous vous sentiez complètement bourré sans avoir bu une goutte d’alcool. Pas impossible, donc, que le dispositif polyphonique de ‘Schizophonies’ soit un jour reconnu d’utilité publique.

Schizophonies (reprise), du 29 mars au 1er avril 2016, au théâtre de La Loge.

Par Alexandre Prouvèze

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