Un métier idéal

Théâtre
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Un métier idéal (© Jean-Louis Fernandez)
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Lorsqu'il ne joue pas dans les spectacles de Jean-François Sivadier, Nicolas Bouchaud aime à incarner des pensées. Celle du critique cinéma Serge Daney dans 'La Loi du marcheur' (2010), pièce conçue avec le metteur en scène Éric Didry et reprise en ce moment au Carreau du Temple. Celles de Gilles Deleuze, d'Alain Badiou, de Jean Baudrillard et de tous les grands philosophes contemporains dans 'Projet luciole' (2013) de Nicolas Truong. Celle, enfin, de l'obscur médecin de campagne John Sassal à qui l'écrivain britannique John Berger a consacré un livre illustré par les photos du Suisse Jean Mohr et traduit en français en 2009 : 'Un métier idéal' (l'Olivier), titre aussi de la dernière création de Nicolas Bouchaud et d'Éric Didry.

Comme toutes les personnalités à qui le comédien a prêté son corps longiligne, ses cheveux hirsutes et son air pensif, John Sassal fut un homme engagé. « Un chanceux en quelque sorte. » Car du fond de sa bourgade rurale, dans l'Angleterre des années 1960, l'homme a consacré sa vie à une profession qui nourrissait sa grande curiosité pour l'espèce humaine. Plus qu'un simple guérisseur, plus qu'un représentant de la science dans un milieu essentiellement paysan, John Sassal était un praticien de la relation. Une sorte de philosophe en mouvement. Un témoin des naissances et des morts, attentif aux silences et aux mots de ses patients autant qu'à leurs douleurs.

Aussi vif et intelligent que ce médecin, le récit de Nicolas Bouchaud fait parfois penser à du Thomas Bernhard (1931-1989). Celui de 'Perturbation' (1967) surtout, qui raconte la traversée d'un médecin de campagne dans une Haute-Autriche dépressive et son exploration de la souffrance humaine. Loin de la mise en scène grandiose – avec vidéos et ingénieux dispositif de chambres roulantes – que Krystian Lupa fit de ce texte l'an dernier, Nicolas Bouchaud se suffit à lui-même. Ou presque. Sur une toile géante, un paysage noir et blanc de Jean Mohr accompagne le monologue digressif du comédien. Expression visuelle de l'effeuillage d'une pensée, le plateau se dénude peu à peu au gré des déplacements de l'artiste.

'Un métier idéal' est un seul en scène qui déborde sans cesse de son cadre. Sans transition et sans jamais cesser de dire « je », Nicolas Bouchaud change régulièrement de registre. D'un récit de sauvetage d'un homme prisonnier d'un tronc d'arbre à une réflexion sur la valeur d'une vie humaine en passant par des observations d'ordre sociologique, son texte échappe à tout genre. Et comme pour Nicolas Bouchaud une pensée n'est jamais assez mouvante, il ajoute à ce passionnant coq-à-l'âne des anecdotes de son cru. Sa blessure au pied en pleine représentation de 'La Vie de Galilée' de Brecht. Sa dépression pendant 'Le Roi Lear'. Autrement dit, des histoires qui tissent un parallèle entre théâtre et médecine.

Mais pas question pour le comédien de se poser en sauveur de qui que ce soit. Avec autodérision et humilité, il se contente d'un parallèle en pointillés. Entre son métier et celui de John Sassal, il relève une fraternité dans l'inquiétude et dans l'intimité avec des inconnus. Dans la passion aussi, qu'il nous transmet avec générosité et délicatesse.

Par Anaïs Heluin

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Site Web de l'événement http://www.carreaudutemple.eu/
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