Le Méridien

Théâtre
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Le Méridien
© Jean-Louis Fernandez

Après 'La Loi du marcheur' (2010) et 'Un métier idéal' (2013), Nicolas Bouchaud poursuit avec le metteur en scène Eric Didry son chemin exigeant. Son théâtre de la pensée mû par son seul corps, tendu par un désir de rencontre qui le pousse à explorer les limites de sa discipline. Dans ces deux premiers spectacles personnels – le reste du temps, il joue dans ceux de Jean-François Sivadier –, il passait par le cinéma et la médecine pour toucher l'essence de sa pratique d'acteur. Avec 'Le Méridien', Nicolas Bouchaud penche cette fois sa silhouette longiligne et son air de grand enfant rêveur sur la poésie de Paul Celan, à travers le discours prononcé par celui-ci le 22 octobre 1960 devant l'Académie allemande pour la réception du prestigieux prix Georg-Büchner. Sueur et esprit sont au rendez-vous. D'autant plus poignants qu'ils se mêlent à une tragédie jamais nommée : la Shoah.

Avant d'entamer l'allocution officielle, Nicolas Bouchaud se permet une petite anecdote. Histoire de dire qu'il a procédé avec le poète roumain comme il l'a fait avec Serge Daney et le médecin de campagne John Sassal : sans chercher à l'imiter ni à résumer son œuvre, encore moins sa biographie. Un jour, raconte-t-il l'air penaud, la fille de sa compagne débarque avec des poèmes de Rimbaud à la main. « Je n'y comprends rien », râle l'adolescente. Nicolas Bouchaud se sent tenu de défendre l'auteur des 'Illuminations', mais il bafouille. Pour finir, il lâche quelques mots sur la beauté de ces vers et abdique. Mécontent. 'Le Méridien' est son refus d'accepter les limites de la parole face à la poésie. Et face à l'horreur.

La poésie de Paul Celan est souvent interprétée comme une déclaration de foi dans la capacité du langage à transcender le pire. Car en 1942, le poète juif roumain perd ses parents, déportés dans un camp de Transnistrie, et lui-même est envoyé dans un camp de travail roumain où il reste pendant deux ans. Texte le plus théorique de Celan, 'Le Méridien' porte toute la complexité de cette déclaration de foi, de cette croyance que l'on peut survivre par la poésie. Cela sans la moindre référence explicite à la tension qui traverse l'ensemble de l’œuvre de l'auteur (d'origine juive), liée à l'utilisation de l'allemand comme langue de poésie. Nicolas Bouchaud n'éclaire en rien cette douleur. Ni ne fait remarquer que parmi les membres de l'Assemblée qui récompense Paul Celan, beaucoup sont d'anciens nazis. Du moins, il ne dit rien par les mots.

Seul sur un plateau dont un paysage de montagne dessiné à la craie accentue la nudité, le comédien traduit les non-dits par un jeu très personnel. Entre incarnation et mise à distance. Entre fluidité du geste et de la parole et dérèglement du tout. Jusqu'à une forme de transe dans un nuage de poussière blanche. En déployant 'Le Méridien', Nicolas Bouchaud trace sur le sol des signes. Des flèches et des dates, qui ne font sens que par rapport aux mots prononcés. Une sorte de cartographie intime mais partageable, équivalent scénographique de la poésie telle que la conçoit Paul Celan ; comme une expérience « guère différente d'une poignée de main ».

D'une réflexion sur le sens de la dernière réplique de Lucile Desmoulin dans 'La Mort de Danton' de Büchner à un développement sur la différence entre art et poésie, 'Le Méridien'est un trésor de pensée sur la poésie, que Nicolas Bouchaud transmet avec génie sans jamais disparaître tout à fait derrière son personnage. L'intelligence de Paul Celan est aussi la sienne : celle d'un artiste soucieux de transmission, et confiant dans la force des mots. Envers et contre tout. 

Par Anaïs Heluin

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Téléphone de l'événement 01.44.95.98.00
Site Web de l'événement http://www.theatredurondpoint.fr
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