Savoir enfin qui nous buvons

Théâtre
Recommandé
  • 4 sur 5 étoiles
0 J'aime
Epingler
Savoir enfin qui nous buvons
DR

« Sérendipité. » Parmi tous les mots – et ils sont nombreux – que Sébastien Barrier aime à prononcer, celui-ci occupe une place de choix. Chez cet as du récit burlesque et digressif, la parole coule d'abord par hasard. Selon les thèmes et les couleurs qui ressortent de cette palabre brute, l'artiste organise ensuite les mots en des récits-fleuves aux ramifications multiples, dans lesquelles il perd ses petites grappes de public avant de les recueillir de sa voix qui jamais ne trahit la fatigue. Et le fabuleux parleur ne se ménage pas. Dans 'Savoir enfin qui nous buvons' surtout, il déroule plus de six heures durant une verve épique née de sa rencontre avec le vin naturel.

C'était un soir de déprime. Ou du moins, c'est ce que prétend Sébastien Barrier dans une introduction qu'il étire pendant plus de deux heures. Programmé au sein du festival Mythos, il avait refusé d'endosser le costume de Ronan Tablantec, son personnage de bonimenteur qui depuis des années lui permettait de répandre sa belle parole dans les rues sans passer pour un fou. Ce personnage avait fini par l'encombrer : l'artiste voulait parler en son nom propre, raconter le monde à sa manière vive et décousue sans passer par des artifices théâtraux. Son refus de jouer Tablantec provoque un tollé. Heureusement, des amis vignerons viennent le réconforter avec leurs vins naturels – sans sulfites ni aucun produit chimique – dont il vantait déjà les mérites dans quelques salons, où il était invité en Tablantec.

Vraie ou fausse, sans doute un peu des deux, cette genèse est à l'image de l'ensemble du spectacle. Comique souvent et triste parfois, traversé par une logique étrange et par beaucoup de hasards. 'Savoir enfin qui nous buvons' est construit en « queue de comète », nom que Sébastien Barrier donne à l'état provoqué par une nuit d'ivresse au vin naturel. Car selon lui – et les amateurs de vin naturel abondent dans son sens – les bouteilles sans sulfites ajoutés épargnent non seulement les maux de tête, mais offrent au buveur un état de grande réceptivité. La pensée arborescente de Sébastien Barrier est toutefois loin de tout devoir au breuvage célébré dans son spectacle.

Conférence gonzo doublée d'une dégustation, 'Savoir enfin qui nous buvons' est le fruit de longs échanges avec la dizaine de viticulteurs du Val-de-Loire dont le conteur brosse le portrait. Marc Pesnot, Agnès et René Mosse ou encore Noëlla Morantin forment alors autant de thèmes que Sébastien Barrier décline à chaque fois différemment. Car si le conteur s'attache avec générosité à ces amoureux de la terre, il profite aussi de l'espace qui lui est dévolu pour parler de lui. De quelques beuveries mémorables, d'un amour passé et de ses interrogations présentes.

Ouvert à tout ce qui vient perturber ou enchanter le monde, 'Savoir enfin qui nous buvons' est une belle leçon de liberté. Comme la plupart des conteurs sans fées, Sébastien Barrier ne porte pas la société du spectacle et de la consommation dans son cœur, mais il a la subtilité de ne jamais le dire. Sa parole toujours inventive se suffit à elle-même : pas besoin donc de présenter les viticulteurs comme d'héroïques résistants à l'ère du temps. Complexe assemblage de noblesse et de petits ridicules, ils sont les personnages d'un parcours œnologique tout sauf conventionnel. 

Par Anaïs Heluin

Publié :

LiveReviews|0
1 person listening