Fanny Pisonero, l’ingénieure du son française la plus récompensée
© Fanny Pisonero | Fanny Pisonero, l’ingénieure du son française la plus récompensée
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Fanny Pisonero, l’ingénieure du son française la plus récompensée

Elle entend les tubes du rap français avant tout le monde : seule femme ingénieure du son de l’industrie, Fanny Pisonero raconte comment elle s’est imposée dans ce métier.

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Oubliez l’image du studio d’enregistrement classique avec l’artiste qui chante derrière la vitre, sous l’œil et la pression de l’ingénieur du son. Dans le studio de Fanny Pisonero à Aubagne, la cabine de voix est située derrière la console. « Je voulais que l'artiste ne se sente pas regardé », explique-t-elle. Un aménagement qui en dit long sur la façon dont elle conçoit son métier, et sans doute une des raisons du succès de la seule femme ingénieure du son du rap français.

« Si on a besoin de se parler, je me tourne. Mais le reste du temps, l’artiste est dans sa bulle et il sait qu'il n'y a personne qui le regarde. Je trouve que c'est super important. » Car si elle a bossé avec les plus grands, de Rohff à SCH en passant par SDM, il lui arrive régulièrement d’enregistrer les voix des nombreux rappeurs et rappeuses locaux en quête de gloire. On comprend alors que son champ d'action dépasse largement la console de mixage.

Ingé-son mais pas que : comment Fanny Pisonero soigne les voix du rap français
© Fanny PisoneroIngé-son mais pas que : comment Fanny Pisonero soigne les voix du rap français

Un métier multicasquette

Car on entend beaucoup de choses dans la voix : les bruits de bouche qu’elle nettoie, l’odeur de l’alcool et du tabac, mais aussi les doutes, surtout chez les jeunes. « A l’époque des studios à bande, un artiste qui n'était pas capable de faire sa prise en une fois, on le mettait de côté. Donc les seuls qui avaient accès aux studios étaient ceux qui avaient un certain niveau. Aujourd'hui, avec l'arrivée du numérique, on peut refaire 150 prises sans que ça coûte plus cher, et tu as des jeunes qui viennent au studio tout seuls après avoir fait des prises sur Suno, l’appli IA qui génère des instrus à la demande. Ils n’ont personne avec eux pour avoir du recul et pour les diriger. Donc, si toi, en tant qu'ingé, tu te contentes d'appuyer sur Rec, le résultat ne va pas être fou. »

La technicienne se transforme alors, selon les cas, en coach de vie, prof de chant, co-compositrice (« Ça m’est arrivé d’aller chanter une topline directement dans la cabine ! »), directrice artistique, voire psychologue. « J’ai eu une artiste pour qui, clairement, le studio, c’était une thérapie. Elle a été victime de choses pas cool et elle avait besoin de le chanter. Quand on s’est rencontrées, elle m’a dit qu’elle avait des textes très sombres et qu’elle aimerait m’expliquer pourquoi. Elle avait booké quatre heures, on a enregistré une heure et pendant trois heures, on n'a fait que parler. Quand elle est ressortie du studio, elle m'a remercié 20 fois, elle était trop contente. »

Les jeunes artistes aiment aussi aller vite, trop parfois. « En deux heures, ils veulent enregistrer deux sons. Et je leur dis, les gars, prenez 30, 40 minutes de plus, parce que là, le son est posé, mais est-ce que ce serait pas mieux de se prendre la tête sur les intonations, sur certaines rimes, sur la justesse, sur le placement ? La musique, c'est un sport de riches. Il ne faut pas avoir peur de claquer tes deux heures de studio pour bien faire ton titre. » Ses conseils pour les rappeurs en début de carrière ? Apprendre son texte par cœur, sourire au micro, venir au studio sobre et avec un ou deux potes maximum. « Il faut que tu sois concentré pour donner le meilleur de toi-même. » 

Assumer sa singularité

Peu d’ingénieurs du son peuvent revendiquer une telle qualité d’écoute humaine dans un milieu dominé par les hommes, qu’elle a eu du mal à intégrer. A sa sortie de l’école, il y a quinze ans, impossible de trouver un stage en studio dans son Sud natal : personne ne veut prendre une fille. Elle monte alors à Paris et se trouve une place au sein du studio Météore de Jérémie Tuil, où elle fait ses armes en travaillant sur des titres de Sexion d’Assaut, Soprano ou Jul. Elle se réaligne avec la Méditerranée en 2018, pile au bon moment, accouchant de son premier bébé au moment du buzz #Marseillebébé. Durant trois ans, elle devient l’ingénieure du son principale du studio G8 Records de SCH, où défile toute la Bande organisée, Naps, Jul, Soso Maness, Alonzo, L’Algérino, Kof, et même des Parisiens comme Hatik, Rohff ou Vegedream. Elle enchaîne les certifications et se construit une réputation dans un domaine où elle a longtemps cru qu’il fallait travailler plus que les autres pour s’imposer.

Aujourd’hui, après sa seconde grossesse, elle dit « avoir grandi » et revendique sa singularité et sa sensibilité. « J’ai cet instinct maternel, et je pense que certains rappeurs se sentent mieux avec une présence féminine. Pendant des années, je me suis acharnée à dire que non, parce que j’avais un complexe d'infériorité, mais aujourd'hui, je n'ai pas peur de dire que c'est différent avec une femme. Ce n'est pas forcément mieux ou moins bien, mais il y a une différence. C’est vrai qu'avec des mecs, c'est plus confrontationnel. Et puis, il y a plein d’ingénieurs du son qui auraient rêvé d’être rappeurs ! »

Un livre pour montrer l’exemple

Et pour ouvrir les portes à d’autres femmes, elle travaille sur un livre pour raconter sa carrière, mais « pas un livre de dénonciation genre “Voyez comment j'ai galéré”, mais plutôt “Regardez, je l'ai fait, c'est possible de le faire aussi.” » Un livre qui parlera aussi de musique et de sa passion pour le rap, née sous l’impulsion de son grand frère. Fanny cite tous les classiques qui ont rythmé sa jeunesse : MC Solaar, I AM, La FF, Psy 4 de la Rime « beaucoup », puis Rohff, Mafia K'1 Fry, Kery James, Booba. L’album Curriculum Vitae de Salif, et bien sûr Noir D**** de Youssoupha, qui lui fait découvrir son futur métier au détour du titre « Irrésistible », sur lequel le rappeur dialogue avec son ingé-son : « Julien, j'ai un problème dans l'casque/ La voix, elle sature un peu, comme si elle était un peu cryptée, c’est normal, ça ? » 

Aujourd’hui, les classiques, elle les entend en studio « avant tout le monde », et elle adore cette sensation. Elle aime particulièrement les rappeurs qui « kickent fort », comme Freeze Corleone sur Mannschaft en feat avec SCH (« Une dinguerie, le temps s’est arrêté. »). Dans son best of des boss de studio, il y a aussi Rohff, « très, très, très fort » ou SDM – « J’ai pris une gifle, ça va tout droit ». Et sur sa liste de vœux ? « des rappeurs qui rappent, des gars dans la perf », Big Flo et Oli, Orelsan, Fianso, ou, encore plus « grandiose », PNL. Le monde ou rien.

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