Jonas Mekas - José Luis Guerin : Cinéastes en correspondance

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Nous avons rencontré Jonas Mekas et José Luis Guerin à l'occasion de la présentation, au Centre Pompidou, de leur correspondance filmée et de nombreuses œuvres individuelles. A noter également la sortie aux éditions Potemkine d'une précieuse intégrale Jonas Mekas en DVD, et la projection de son premier film new-yorkais ('Williamsburg, B'klyn, 1949') à la Galerie du Jour - Agnès b, jusqu’au 23 décembre.

Quoi qu'on dise, dialoguer avec Jonas Mekas, ça reste tout de même impressionnant. Fils de paysan lituanien, emprisonné dans un camp de travail nazi, puis émigré en 1949 à New York où il acquit sa première Bolex, le cinéaste fêtera ses 80 ans ce 24 décembre. Célèbre pour avoir côtoyé et filmé quelques-uns des artistes les plus mythiques du XXe siècle (Warhol, Ginsberg, le Velvet, Lennon…), Mekas s’affirme, surtout, comme l’un des réalisateurs les plus personnels et autonomes – on aurait envie d’écrire « authentiques », si le terme n’était trop galvaudé – de l’histoire du cinéma.

Cette magistrale vision de Mekas, c’est sans doute celle que devait partager l’Espagnol Jose Luis Guerin, entamant avec le maître de l’underground cette correspondance filmée, présentée jusqu’au 7 janvier 2013 au Centre Pompidou. Complémentaires, les neuf lettres qui la constituent (cinq de Guerin, quatre de Mekas) se révèlent un échange parfois vertigineux entre deux pensées, deux mémoires, deux sensibilités particulières. Chez chacun, le dispositif est relativement identique : des scènes du quotidien, et parfois quelques anciens rushes, commentés selon la formule traditionnelle du journal filmé.

D’un côté, le cinéphile et voyageur Guerin évoque un Serge Daney qui aurait décidé de faire des films, développant une esthétique flâneuse, en noir et blanc, centrée sur les mouvements cycliques et la répétition (la porte battante d’un restaurant, un travelling sur les grilles d’un parc…), et ne cessant d’interroger l’origine et la dynamique du cinématographe. Dans sa première missive, Guerin fait ainsi référence aux opérateurs des frères Lumière, à leur saisissement originel de la vie par la caméra : « Vous êtes comme eux », lance-t-il à Mekas. « Le dernier peut-être... qui sait ? »

Correspondance

Nous les avons rencontrés, aux côtés des revues Zinzolin et Débordements, et ils sont revenus l’un comme l’autre sur l'originalité de cette forme épistolaire. Aux yeux de Guerin, « la correspondance cinématographique est intéressante car, à la différence d’une correspondance littéraire, elle ne s’adresse pas à une seule personne ; au final, elle se dirige vers les spectateurs. C’était une rhétorique intéressante : m’adresser au public, mais en passant par Jonas. »

Et Mekas de préciser : « Jose Luis m’a proposé d’échanger des lettres vidéo. C’était sa proposition. J’ai accepté pour voir ce qu’on pouvait faire avec cette forme. On ne se connaissait pas personnellement. Les premières vidéos étaient plutôt abstraites, je ne savais pas ce qui l’intéressait. Puis j’ai remarqué que le cinéma le passionnait. Moi, je ne suis pas tellement intéressé par le cinéma ; je suis surtout intéressé par la vie. »

Pourtant, si les premières lettres montrent effectivement un dialogue posé, respectueux, parfois tâtonnant autour du septième art, c’est à Guerin que revient l’initiative de plonger dans la brutalité de l’existence. Rendant hommage, dans sa troisième missive, à une jeune cinéphile slovène, Nika Bohinc, rencontrée à Barcelone et assassinée peu de temps après, Guerin se livre à une oraison funèbre aussi douce que poignante, doublée d’une méditation sur les images, le souvenir, la politique et la disparition, faisant véritablement basculer la correspondance entre les deux hommes dans un puissant rapport d’intimité, digne et humaniste.

Ouverture

« C’est avec les nouvelles technologies qu’est née cette possibilité d’une approche plus intime », explique Jose Luis Guerin. « En filmant, j’essaie toujours de rechercher le conflit avec l’aléatoire : c’est là que je ressens la part la plus intime du cinéma, dans cette bataille entre ce qui est calculé et ce qui est de l’ordre du hasard. Cette relation particulière avec l’aléatoire doit venir de mon éducation catholique : c’est le mythe de la révélation. Tu ne contrôles jamais la révélation. »

De son côté, Mekas avance parallèlement, en maître zen : « Je n’ai jamais d’idée précise. De toute façon, si j’en avais une, je ne la réaliserais certainement pas. Au moment où je commence à filmer, je ne sais jamais comment la situation va se terminer, il n’y a aucun plan. Je suis simplement le mouvement, le flux, je suis ce qui se passe de façon complètement ouverte. Ce n’est pas tant de l’improvisation que de se mettre au diapason de ce qui advient autour de soi. Il n’y a pas d’invention, pas de créativité : il faut juste être fidèle au moment présent, être proche et ne rien imposer. Etre totalement ouvert. Comme un œil. »

Manifestement, d’un côté comme de l’autre, la force du cinéma tient à sa possibilité d'une rencontre singulière avec le réel, le présent, l’immédiat, dans une optique proche de celle des frères Lumière, dont Mekas commente le travail en disciple : « Ils enregistraient la réalité du moment. Parfois en inventant des situations, mais la plupart du temps ils ont filmé le monde réel, dans lequel ils vivaient ou voyageaient. Toujours la réalité. »

Aussi, bien que tendus vers la « révélation » ou l’illumination poétique, les films de Guerin et Mekas désacralisent-ils absolument le rapport de l’homme à la caméra, à travers une pratique directe et quotidienne de l’enregistrement, aux antipodes des mythes (castrateurs) du génie ou du créateur. D’ailleurs, à peine mentionne-t-on le terme de « création » que Mekas s’agace : « J’ai horreur de tous ces gens créatifs : ils gâchent la planète, ils gâchent ma nourriture, ils gâchent tout. Ils bousillent le monde avec leurs prétendues créations. Moi, je les enverrais bien sur une île lointaine, tous ces créateurs, ces designers… qu’ils aillent se faire bouffer par des bêtes sauvages, tiens ! »

Des outils

« Moi, je suis un faiseur, un fabricant (a maker) », précise alors Mekas. « Et je ne tiens pas à filmer de grandes choses, des catastrophes, mais de petits évènements : là où il semble qu’il n’y ait rien, mais où, au fond, quelque chose d’essentiel se trame. Ça m’intéresse d’enregistrer certains moments de l’histoire humaine, qui peuvent être des évènements minuscules, juste des sentiments, des émotions… Le titre d’un de mes films est Anthropological Sketches’ ("esquisses anthropologiques"). Eh bien voilà, je suis un anthropologue, pas un réalisateur de films. » L’essentiel, alors, « c’est seulement d’apprendre à utiliser votre instrument, pour être libre. C’est la connaissance qui rend libre. »

La pratique concrète, voilà donc l’enfance de l’art. Que Guerin apprécie et manie la théorie avec virtuosité, ou que Mekas s’en affranchisse totalement, leurs paroles se rejoignent dans une même affirmation : simplement filmer. Au cours de notre entretien, Jose Luis Guerin sort de son sac le caméscope avec lequel il tourna ses films ‘Guest’, ‘Dans la ville de Sylvia’ et ‘Recuerdos de una mañana’, expliquant : « J’essaye toujours d’apporter ma petite caméra avec moi. Comme on a toujours un cahier pour écrire. » Ici, l’analogie avec l’écriture ne semble pas innocente.

Sur le même thème, un Jonas Mekas presque véhément nous lance : « Vous savez, la critique de cinéma est complètement attardée. Prenez l’exemple de la littérature, qui distingue prose, poésie, nouvelle, épopée, sonnet, haïku… chacun étant une forme différente, avec un contenu différent. Pourtant, ceux qui écrivent sur le cinéma continuent d’utiliser des terminologies complètement primaires : « avant-garde », « expérimental ». Ils ne parlent pas en termes de formes, ils se contentent de descriptions au rabais. C’est tout à fait primitif ! Combien de fois m’a-t-on dit : "alors, vous faites des films expérimentaux ?" Ils parlent encore de cinéma en ces termes-là… Ils parlent de ce que je fais, de ce que Brakhage fait, ou Godard, ou n’importe qui, comme d'expérimentations. C’est complètement stupide. »

Au fond, filmer serait presque comme fabriquer une chaise, hasarde-t-on alors… « Pas presque : c’est exactement la même chose ! Et il est aussi difficile de faire une bonne chaise qu’un bon poème. D'ailleurs, voyez... la plupart des chaises sont très mauvaises ! »

 

Site Web de l'événement http://www.centrepompidou.fr
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