À Marseille, la nuit traverse une zone de turbulences. Depuis plusieurs mois, collectifs, programmateurs et acteurs culturels alertent sur la disparition progressive des espaces alternatifs qui ont contribué à faire émerger une scène électronique hybride, queer et indépendante. Dans un communiqué relayé sur Instagram en septembre 2025, le Metaphore Collectif, à l’origine du Meta, lieu autogéré devenu un bastion de la fête underground marseillaise, s'inquiétait de l’avenir des « nuits libres » après une intervention policière ayant conduit à la fermeture définitive de ce lieu resté en marge des circuits classiques. Depuis 2016, le Meta accueillait concerts, ateliers, clubs et performances dans une logique inclusive et DIY. Ce rideau baissé symbolise, pour beaucoup, l’effacement progressif des rares espaces encore accessibles à une scène alternative qui peine à trouver des points d’ancrage durables dans la ville.
Cette fragilité structurelle touche aussi des institutions de la nuit marseillaise. Le Dock des Suds, fermé au printemps 2025 après plus de vingt-cinq ans d’activité, a cristallisé les inquiétudes du secteur culturel. Haut lieu des musiques du monde, des nuits électroniques et de festivals comme la Fiesta des Suds, le site a été réinvesti quelques mois plus tard sous une nouvelle identité : La Plateforme. Ce vaste espace de 5 000 m² mêle désormais événements culturels, concerts et campus étudiant dans une logique transitoire pensée par Euroméditerranée, l’établissement public chargé de l’aménagement urbain. Une transformation symptomatique de Marseille, où les lieux festifs survivent souvent à travers des modèles hybrides associant culture, innovation et économie créative. Avec bien souvent une date de péremption qui arrive aussi vite qu'un coup de mistral.
Une situation fragile
Dans ce contexte mouvant, la scène électronique marseillaise continue d’exister grâce à une constellation de collectifs indépendants, de soirées itinérantes et de lieux capables de naviguer entre institutionnel et underground, comme aux Ateliers Jeanne Barret dans le 15e arrondissement. Un portrait qui est tout de même à nuancer, explique Vincent Kulesza, cofondateur et coordinateur de l'association marseillaise Commune de Nuit : « Je crois qu'il y a à la fois un public qui est demandeur, très ouvert, curieux, et qui a envie de découvrir de nouvelles propositions. Mais, dans le même temps, pour le secteur culturel dans son ensemble, la situation économique n'est pas simple. Toutes les soirées ne sont pas remplies et, même s'il y a une réelle envie de la part du public, le contexte économique joue beaucoup. Pour certaines personnes, sortir tous les week-ends n'est tout simplement plus possible. C'est ce qui remet aujourd'hui en question certains événements, mais aussi la survie de nombreux collectifs. Or, ces derniers sont souvent des structures bénévoles, avec des modèles économiques très fragiles, alors même qu'ils font vivre une culture indépendante et alternative essentielle. »
S'il voit un énorme potentiel dans une ville qui pourrait devenir attractive par sa vie nocturne, il estime que les acteurs locaux ne pourront rien faire sans l'aide de la municipalité : « Ce qui manque aujourd'hui, c'est davantage de soutien. Il faudrait aussi, sur le plan structurel, un cadre qui permette de proposer une offre culturelle riche sans être constamment exposé à la précarité, qu'elle soit économique, administrative ou parfois policière. Parce que, dès lors qu'il existe une dimension festive dans l'espace public, certains événements ne sont pas toujours déclarés et de nombreuses soirées peuvent être interrompues. C'est une réalité avec laquelle les acteurs culturels doivent composer aujourd'hui. »
Avec l'aide de son collectif et de plusieurs acteurs locaux, il a soumis en 2024 une proposition de charte et une liste de revendications à la mairie : « C’est le premier aboutissement d’une démarche de fédération des collectifs marseillais liés à la fête, à la vie nocturne et aux musiques électroniques au sens large. Cela inclut également des collectifs qui travaillent autour d’autres esthétiques, comme le dancehall, les musiques brésiliennes, le baile funk… Nous nous retrouvons en moyenne deux fois par an pour échanger sur ces enjeux, porter une réflexion commune et commencer à esquisser des propositions concrètes. L’un des sujets qui revient systématiquement est celui des lieux : leur absence, la difficulté à en ouvrir et, plus largement, le manque d’espaces adaptés aux projets que nous souhaitons développer, alors même qu’il existe une réelle demande. »
Un enjeu pour toute la ville
Des revendications qui se retrouvent aujourd'hui sur le bureau de la toute nouvelle adjointe au maire de Marseille, Clara Jaboulay, déléguée à la vie culturelle, à la création artistique et à la nuit marseillaise, qui a parfaitement conscience des enjeux : « La nuit est un sujet qui a longtemps été totalement impensé à Marseille. Les opérateurs se sont installés en fonction des lieux qu'ils ont pu trouver et de la demande existante. Aujourd'hui, on constate une demande croissante de la part des usagers, des personnes qui souhaitent sortir, se rencontrer et voir la vie nocturne marseillaise se développer. Cela crée un véritable besoin d'accompagnement pour les structures qui s'installent. »
Un accompagnement des professionnels, mais aussi de la population marseillaise : « Il y a plusieurs enjeux. Le premier concerne la cohabitation entre les lieux festifs et les riverains. Plus largement, cela touche l'ensemble des opérateurs, notamment sur les questions de sécurité, mais aussi de transports. Se déplacer à Marseille constitue en effet l'un des principaux défis, particulièrement la nuit. Jusqu'à aujourd'hui, très peu de solutions existent. Le métro ferme à 21h30 en semaine et vers minuit ou 1 heure le week-end. Les tramways desservent encore peu de secteurs et les bus de nuit sont quasi inexistants. » Clara Jaboulay pense être en mesure de faire entendre sa voix auprès des décideurs locaux : « Aujourd'hui, avec les nouveaux rapports qui existent avec la Métropole, avec notamment l'arrivée de Samia Ghali à la présidence de la RTM, et plus largement avec l'évolution des relations entre les différentes institutions, on dispose de leviers d'action que nous n'avions pas auparavant. »
C’est un work in progress, estime aussi Cyril Tomas-Cimmino, directeur de Bi:Pole, à qui l'on doit la création du festival Le Bon Air ou, plus récemment, du Petit Cab, un club situé à la Friche Belle de Mai, porté par la coopération BISOU constituée de l'A.M.I., du Cabaret Aléatoire et de Bi:Pole. S'il espère que la nouvelle gouvernance de la Métropole apportera son lot de bonnes nouvelles en matière de mobilité et d'accès aux soirées, il n'oublie pas que d'autres facteurs doivent être pris en compte si l'on veut pouvoir danser en toute sérénité : « La mobilité est évidemment un enjeu essentiel, mais ce n'est pas le seul. Il y a aussi toute la question de l'écologie au sens large. Je ne parle pas uniquement d'environnement, mais aussi de santé publique, de pollution et de nuisances sonores. La sûreté est aussi primordiale, aussi bien dans les lieux culturels que dans l'espace public. Bien sûr, la présence des forces de l'ordre a son importance, mais nous avons avant tout besoin de prévention et de médiation. Sur ce point, les acteurs culturels disposent déjà d'un véritable savoir-faire. Nous avons l'ingénierie et les compétences nécessaires : ce qui manque souvent, ce sont les moyens. »
Un modèle à bout de souffle ?
Ce qui manque aussi, parfois, ce sont les gens. En mai dernier, le collectif Twerkistan annonçait ainsi sur Instagram l'annulation d'une de ses soirées, faute de préventes. Pour son président et résident Wahid Baloutch, qui organise depuis presque dix ans des événements festifs autour des cultures urbaines, l’équation devient insoluble : « D'un côté, il faut trouver des lieux et construire des modèles économiques viables pour les exploitants comme pour les organisateurs. De l'autre, le public n'a pas forcément les moyens de consacrer plusieurs dizaines d'euros à une soirée, entre le billet d'entrée, les consommations et les frais de transport pour rentrer en toute sécurité. Je ne sais pas si l'on assiste à la fin d'une époque, mais il est clair qu'un modèle doit être repensé. »
En tout cas, il espère retourner Marseille tous les jeudis de l'été sur l'esplanade du J4, avec des soirées gratuites, sans réservation : « Nous voulons préserver cette idée d'inclusivité et d'accessibilité afin que la fête puisse être partagée par tous. » Twerkistan partagera aussi les platines avec d’autres collectifs marseillais, dans un esprit de free party. Un geste salutaire alors que certains acteurs de la fête sont encore contraints d'évoluer dans l'illégalité. « Il existe encore des free parties à Marseille, mais elles se font de plus en plus rares », explique un porte-parole de Tekno Anti Répression Marseille. « Il s'agit généralement d'événements non déclarés qui ne dépassent pas les 500 participants et qui, dans la plupart des cas, ne rencontrent pas de difficultés particulières. Les petites fêtes bien organisées sont souvent tolérées jusqu'à une certaine heure, tant qu'elles ne génèrent pas de problèmes avec le voisinage. En revanche, je pense que la période du Covid et le durcissement de la répression qui a suivi ont fortement découragé de nombreux petits collectifs marseillais. »
Du côté de la mairie, Clara Jaboulay espère en tout cas obtenir des moyens et mettre en place de nouvelles choses rapidement, en s'inspirant de ce qui se passe dans d'autres métropoles comme Milan ou Paris : « De toute façon, la nuit marseillaise ne peut pas se construire sans les Marseillais. La ville est suffisamment grande pour permettre à chacun de cohabiter. L'objectif n'est pas de calquer un modèle existant, mais plutôt de s'inspirer de ce qui fonctionne ailleurs pour l'adapter à nos réalités locales. »

