ANON.

Courtesy de la galerie Fait & Cause
Libre

Ces dernières années, des centaines de photos d’amateurs prises entre la fin du XIXe siècle et le milieu du XXe sont venues pousser la porte de musées, de boutiques spécialisées et de galeries, cultivant une nouvelle boulimie chez les collectionneurs de huitième art. Nés de la démocratisation des outils photographiques et de l'émergence de la société des loisirs, ces clichés orphelins – réchappés de tiroirs de bibliothèques, d'albums de famille, d'archives de fabricants de cartes postales, d'ateliers d'artistes méconnus, de photo-clubs… – constituent une mine inépuisable et absolument fascinante, qui ne cesse d’être triée, affinée, raffinée.

De sorte qu’aujourd’hui, impossible d’imaginer un Mois de la Photo sans quelques apparitions de ces pépites argentiques dont on ignore l'identité de l'auteur, et sur lesquelles plane, toujours, une part de mystère. Où ? Qui ? Quand ? La galerie Fait & Cause navigue sur ces points d’interrogation en exposant une sélection de clichés séniles qui, au fil des années, sont passés de main en main et de greniers en étals de marché, oubliant peu à peu le nom de leurs modèles, le lieu de leur naissance et les circonstances de leur prise de vue. Parce qu'elle abolit la notion d'artiste et de signature, et parce qu'elle bouscule la définition fondamentale de l'œuvre d'art, la photo anonyme écrit ainsi une autre histoire de la photographie : ici, pas de maîtres, pas de catégorisation, pas de théories, pas de critères d'appréciation officiels. Que des tirages nus et bruts, libres de préconceptions.

L’ensemble n’est pas dénué de charme et renferme même quelques perles : comme cette femme assise sur un crocodile qu’elle tient par des rênes, ces trois grasses posant, coquettes et grotesques, sur un carrousel, ou cette bataille de coqs déchaînés, héroïsés comme deux hommes en plein duel. C’est dans ces moments-là, lorsqu’elle touche à l’étrange, à l’inexplicable, à l’intime, que la photo anonyme dégage toute sa magie. C’est lorsqu’elle s’émancipe ainsi des codes hiératiques de la pose, du cadrage ou du sujet soi-disant noble, que l’image devient « art » par une sorte d'indéterminable alchimie : figée, au hasard d’un instant, dans une composition extraordinaire. Pour en révéler tout le potentiel, la galerie présente d’ailleurs quelques extraits d’un livre de photographie anonyme, truffé de chefs-d’œuvre du genre. Tous plus poétiques et biscornus les uns que les autres.

Mais hormis ces quelques instants de grâce, l’accrochage proposé par Fait & Cause reste relativement statique, sans réelles surprises. Portraits bourgeois, vues panoramiques de cartes postales, photos de famille, de classe d’école, d’orchestres, de mariages : la plupart des images exposées n’offrent pas beaucoup plus qu’une immersion plaisante dans une époque couleur sépia, coiffée de chapeaux melon et d’avions à hélices. Bref, une belle occasion de goûter aux joies de cette création des marges, mais sans plus.

> Horaires : du mardi au samedi de 13h30 à 18h30

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