Antoine Roegiers, 'Les Sept Péchés capitaux'

Courtesy de la galerie Praz-Delavallade
'Les sept péchés capitaux' (extrait de la vidéo), 2012
Libre

Parfois aussi denses qu’une planche d’‘Où est Charlie ?’, les tableaux de Pieter Brueghel et de Jérôme Bosch grouillent comme des ruches pleines à craquer. Empilés les uns sur les autres, hommes, femmes, animaux, monstres, machines, décors et saynètes grotesques pullulent sur un même plan, renfermant d’infinies possibilités narratives. Pour mieux les savourer, on aurait presque envie de plonger dans ces univers étranges et les parcourir de l’intérieur. Presque envie de voir ces chaudrons démoniaques s’allumer, ces amants s’étreindre, ces insectes hybrides battre des ailes et s’envoler. Comme par magie.

Un fantasme un peu fou qu’Antoine Roegiers a réalisé. Transformer les oeuvres des maîtres flamands en films d’animation : l’artiste belge de 32 ans en a fait sa spécialité. Travaillant le plus souvent à partir de reproductions numériques de tableaux, il en découpe, réarrange, décortique chaque détail sur son ordinateur, pour les dérouler dans l'espace et le temps. Après ‘La Tentation de Saint Antoine’ (Bosch) et les ‘Proverbes flamands’ (Brueghel), voilà qu’il revisite les ‘Sept péchés capitaux’ de Brueghel. Un ensemble de gravures dont Roegiers a copié, cette fois, les moindres éléments à la main, à la plume et à l’encre brune. Résultat : sept envoûtantes vidéos d’une durée d'environ trois minutes.

Accrochés les uns à côté des autres, les vices imaginés par Brueghel en 1558 se dérouillent, s’étirent et s’agitent merveilleusement le long des murs de la galerie Praz-Delavallade. Fidèle à la vision du maître, Roegiers met l’Envie, la Colère, l’Avarice, la Jalousie en mouvement. Les détachant et les réassemblant comme les pièces d’un puzzle, il se réapproprie les différentes composantes de l’original, invente une progression narrative pour chaque situation. Bercés par une musique traînante, les personnages circulent comme par flottement au milieu de ces royaumes infernaux, où des reptiles boivent dans des bocks (la Gourmandise), pendant que des géants hantent des bourgades dépravées, un couteau entre les dents (la Colère). De temps en temps, une couleur vient éclabousser ces allégories couleur sépia - le bleu des plumes d’un paon (l’Orgueil, superbe), le vert d’une boisson visqueuse (la Gourmandise), le rouge des langues qui lèchent l’intimité d’une femme (la Luxure). L’ensemble, impressionnant, respire la fantaisie noire de Brueghel et la cruauté des contes des frères Grimm, dans un savant mélange de candeur, de bassesse et de poésie.

Antoine Roegiers ne se contente pas de faire des clins d’oeil habiles à l’histoire de l’art. Il se pose en successeur d’une tradition. En élaguant religieusement ces scènes de débauche, il ne fait pas que perpétuer l’esprit de Brueghel. Il prolonge aussi le plaisir que procure son art, réinvente l’oeuvre sans jamais la travestir. Le dessin “animé” prend alors tout son sens : inerte prisonnière du papier depuis des siècles, la géniale folie flamande prend vie. Intacte.

> Horaires : du mardi au samedi de 11h à 19h

LiveReviews|0
1 person listening