Boris Mikhailov, 'Tea, Coffee, Cappuccino'

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Courtesy Galerie Suzanne Tarasiève, Paris
Boris Mikhailov, Untitled from the series ‘Tea, Coffee, Capuccino’, 2000-2010
Libre

Ah, Kharkov... Ses terrains vagues, ses mini-jupes fanées et ses canettes de bière émiettées sur le bitume comme des confettis. Bienvenue dans le nord-est de l’Ukraine, où les sacs poubelle matelassent les rêves des sans-abri et où le « M » scintillant du McDo perce la grisaille de l’aube, comme l’étoile du berger, filant la tête la première vers une flaque d’eau. Dans la ville natale du photographe Boris Mikhailov, défigurée par le capitalisme post-soviétique, tout s’achète et tout se vend. Même les enfants.

Et si ce n'est pas beau à voir, ce n'est pas pour autant que ce spectacle ne mérite pas le coup d'œil critique et doux-amer d'un des artistes ukrainiens les plus talentueux de notre époque. Au contraire. Entre 2000 et 2010, Mikhailov a écumé les rues de cette Gomorrhe de la démerde, du marché noir et du tout monnayable, érigeant un fabuleux monument aux perdants du système. Avec ses airs de roman-photo ou de grande fresque historique, la série 'Tea, Coffee, Cappuccino' documente les ravages de l'après chute du Mur en se concentrant sur la comédie humaine qui se joue sur le pavé, comme pour mieux saisir ce moment de transition qui s’enfuit, ces existences anonymes, bafouées, fragiles, vouées à disparaître ou à s’endurcir à l'aune des mutations politiques.

Serrés les uns contre les autres le long des murs de la galerie Suzanne Tarasiève (rue Pastourelle), les portraits éclatants de morosité et de couleurs se répondent et se croisent, créant une sensation de mouvement. Les mêmes lieux, les mêmes visages reviennent encore et encore, imprimant sur la rétine une impression d’habitude, de familiarité, comme pour nous faire pénétrer au plus profond de ce quotidien mitraillé sur le vif, du bout de l'objectif bringuebalant de Mikhailov.

Lunettes de soleil vissées sur le nez, sac à dos noir à l’épaule, petit classeur sous le bras : c’est l’uniforme de ceux qui refusent de passer pour des parias dans ces rues minables. Ceux qui jouent au jeu du capitalisme : une nouvelle faune d'hommes d'affaires indépendants, venue s’agglomérer à l’ancienne communauté. Les autres - cette communauté figée dans l'hier -, on les voit qui pissent près des pigeons, s'encrassent sur les marchés, cachent leur misère sous de gros manteaux de fourrure… Toutes les nuances de précarité se mélangent dans la chambre noire du photographe.

Comme les romans graphiques de Frans Masereel ou de Lynd Ward, grands graveurs de l’ère industrielle et de la condition ouvrière, le regard fraternel de Boris Mikhailov, immédiat et percutant, sublime la classe des laissés-pour-compte. Et transforme, par on ne sait trop quelle prouesse alchimique, cette réalité brutale en une mine d'or en deux dimensions.

Site Web de l'événement http://suzanne-tarasieve.com/
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