Camille Henrot, 'Est-il possible d'être révolutionnaire et d'aimer les fleurs ?'

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© Camille Henrot / Photo : Alexandra Serrano — Courtesy de l'artiste & Kamel Mennour, Paris
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Vue de l'exposition ('Robinson Crusoé') / © TB - Time Out
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Vue de l'exposition / © TB - Time Out
Libre

La tradition occidentale a fait du bouquet de fleurs un élément décoratif, tout juste bon à entériner les étapes pesantes de l'existence (mariage, décès, départ à la retraite, fille à séduire…). Chez nous, une belle composition florale se doit d'être richement garnie et parsemée de couleurs éclatantes. L'ikebana va à l'encontre de cette mentalité, les Japonais portant au contraire leur attention sur l'arrangement en lui-même, non seulement la fleur, mais aussi la tige, les feuilles, les branches, les espaces vides, le vase. Bref : l'harmonie d'une construction gorgée de symboles millénaires, qui reflète l'état d'esprit de celui qui la modèle.

C'est cet art floral nippon que Camille Henrot s'est approprié, pour tenter de répondre à ces propos d'un collaborateur de Lénine, rapportés par Marcel Liebman : « On commence par aimer les fleurs et bientôt l'envie vous prend de vivre comme un propriétaire foncier, paresseusement étendu dans un hamac et qui au milieu de son magnifique jardin lit des romans français et se fait servir par des valets obséquieux. » Aimer les fleurs serait le prélude d'une décadence molle qui, ajoutée à la littérature, achèverait de faire de nous de fieffés exploiteurs antirévolutionnaires. Pour creuser ce rapport (malsain !) entre fleurs et littérature, l'artiste parisienne a fait sa révolution de Jasmin, et pris le parti de traduire en compositions florales les ouvrages de sa bibliothèque.

Burroughs, Barthes, Flaubert, Perrault ou Duras voient ainsi leurs pages blanches (re)devenir des feuilles vertes, dans un retour élémentaire au végétal. Camille Henrot l'alchimiste change les mots en bouquets. En résulte une belle et surprenante création, qui invite à la contemplation tout en évoquant la langueur d'un dimanche après-midi aux jardineries Truffaut. Couvées par l'apaisante lumière de la galerie Kamel Mennour, les compositions brillent par leur pureté. Le lien entre le livre et la sculpture éphémère qui le reflète se fait tantôt explicitement, lorsqu'il résonne comme une évidence (comme la construction verticale verte de mousse qui fait écho au 'Voyage au centre de la Terre' de Jules Verne), tantôt de manière plus implicite, en jouant sur l'humour ou le nom des plantes (comme la pivoine qui illustre un "Ne rougissez pas…" tiré de 'L'Immoraliste' de Gide). 'Au cœur des ténèbres' de Joseph Conrad devient un agave brûlé par le soleil, camouflé dans une veste militaire. Le bouquet de George Bataille, lui, semble hésiter entre beauté voluptueuse et menace empoisonnée. Tandis que l'installation autour de Tolkien convainc moins, celle dédiée à 'Robinson Crusoé' – un décor en kit de survie pour île déserte, matériel de chez Leroy Merlin compris – s'avère particulièrement astucieuse.

Parcours poétique qui invite au recueillement et à la contemplation, 'Est-il possible d'être révolutionnaire et d'aimer les fleurs ?' dégage aussi une fragilité, propre à cet art floral par définition versatile et fugace (même si les bouquets seront quotidiennement entretenus au cours de l'exposition). « Dites-le avec des fleurs », qu'ils disaient. Et voilà comment quelques branches inoffensives et de jolis pétales colorés se muent en un redoutable résumé de toute la beauté, la subversion ou l'intelligence d'une bibliothèque. Ou comment faire de l’art, à défaut de changer les choses, avec des bouquets de roses.

Site Web de l'événement http://www.camillehenrot.fr
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