Daniel Richter, 'Voyage, voyage'

© Jochen Littkemann
'Sans-titre', 2012
Libre

« Voyage, voyage. » Spéciale dédicace au tube pop de Desireless, fardé du kitsch des années 1980. On est prévenus : ici, l’ironie et les contresens viennent se tapir jusque dans le titre de l’exposition. Car le seul « voyage » auquel nous invite en réalité la galerie Thaddaeus Ropac nous conduit vers l’impasse. Celle de la peinture de Daniel Richter, illisible, infranchissable et pétrie de pièges.

Héritier insoumis des avant-gardes européennes, l’Allemand usurpe les grands courants de l’histoire de la peinture sans pour autant s’y inscrire. Du romantisme allemand, Richter (pas de lien de parenté avec Gerhard, exposé à Beaubourg) a hérité du spleen, des silhouettes esseulées face à la nature, des personnages noyés, comme ceux de Caspar David Friedrich, dans des immensités abyssales. Des expressionnistes, il a conservé les couleurs vives et le trait acéré ; des symbolistes, ces bleus profonds, embués de mysticisme, qui viennent se battre contre l’agressivité de tons chauds. Depuis qu’il s’est converti à la figuration, cet ancien partisan de l’abstrait déforme, à la manière de Schiele ou de Klimt, sèchement les corps humains ; sa peinture, comme la leur, penche davantage vers une forme de graphisme au pinceau que vers la superposition, classique, de couches d’huile. A cela s’ajoutent quelques éclaboussures fluo style graffiti et des aplats expressifs, empruntés à la bande dessinée, pour épicer le tout. Au point que la peinture de Daniel Richter n’en est plus vraiment : son art relève plutôt du dessin, de l’expérience chromatique, de l’étude de la lumière. Il reprend les codes de l’histoire de l’art pour mieux nous dérouter, raconter des histoires amputées de leurs narrations, et tracer des traits épais sur des fonds abstraits, aux tonalités intenses.

Si l’on s’était habitué, depuis les années 2000, à ses scènes d’émeutes et de violence urbaine, très engagées, les œuvres exposées à la galerie Ropac suggèrent bien plus qu’elles ne montrent. On ne fait qu’y soupçonner des sens obscurs, enfouis parmi les couleurs. Personnages solitaires, guerriers ou voyageurs marchant vers nulle part ; terroristes ou fugitifs vêtus de noir, qu’importe – chaque tableau, au format imposant, prend la forme d’une énigme insoluble. Une silhouette jaune, debout, déambulant dans un décor de montagnes violacées, couvertes de traits incurvés comme des veines, ou des courbes sismographiques. Quelque chose ne tourne pas rond. La lumière, trop artificielle ? Le romantisme, biaisé par une menace latente ? Et cette tension troublante entre le chaud et le froid… Tout cela ressemble étrangement à du faux, à une image de synthèse, à la lueur d’une caméra thermique. Alors on pense au voyeurisme, à la police des frontières et ses outils de surveillance, et à un monde où la solitude et la grandeur et tout ce qui faisait de l’art quelque chose de transcendantal sont devenus obsolètes. Et on se dit que l’univers de Richter ne nous induit peut-être pas tant en erreur que le nôtre. Inquiétant.

Site Web de l'événement http://ropac.net/

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