Néon, "Who’s afraid of red, yellow and blue ?"

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Courtesy Galerie Templon, Paris
Jean-Michel Alberola, 'Rien', 1994

Qu'ont Adel Abdessemed, Maurizio Cattelan, Tracey Emin et Richard Serra en commun ? Raté, ce n'est pas une passion secrète pour le bilboquet mais (bon d’accord, vous l’aviez deviné) le néon. Le néon comme vecteur de création, comme support d’une œuvre d’art, comme œuvre d’art tout court. Certains s'en servent pour inscrire des messages métaphysiques sur les murs, d'autres pour avaler l'espace, matérialiser le vide, imbiber le monde de couleurs : chacun l'exploite à sa manière, mais rares sont les artistes contemporains n'ayant pas cherché dans la lueur incandescente d'un tube électrique le moyen d'exprimer quelque chose que la peinture, la photo, la sculpture ou la vidéo ne véhiculent pas. C'est avec l’ambition de défricher ce terrain d'expérimentation, si parcouru des artistes et si peu exploré par les institutions, que la Maison Rouge a choisi d'enfler sa facture EDF du printemps : le jeu, envoûtant, en vaut largement la chandelle.

En remontant jusqu’aux premières expériences lumineuses de Gyula Kosice dans les années 1940, l’exposition, qui tire son nom d’une œuvre de Maurizio Nannucci accrochée à l’entrée, arpente les courroies sinueuses de l’art électrique, papillonnant librement, au fil d’une centaine d’œuvres, entre le minimalisme des sixties, les calembours de l’art actuel ou les bains de nuées fluo des années 1980. Si les premières salles bourrées de mots, de messages codés ou de petites ironies branchées sur secteur peuvent refroidir (« bwof, encore du blabla conceptuelo-contemporain ? »), on comprend vite que ces balbutiements initiaux s'apparentent à des consignes de sécurité qu’on vous murmurerait à l’oreille avant un décollage vers des ailleurs hypnotiques.

D’abord, il y a ce « T » rouge sang qui clignote et grésille comme une enseigne de série B,  changeant constamment le discours de Kendell Geers : « Terror », « Error », « Terror »… Puis cette folle installation de mots emmêlés par Jason Rhoades, qui pendouillent au-dessus d’un vieux manuscrit, comme un nuage de tags multicolores évadé d’un blog pour femmes hystériques : « Community », « Tampon », « Sushi », « Bacon »… Une salle obscure où le ‘Pour qui ?’ de Piotr Kowalski vous saute à la figure, un rideau illuminé par John Armleder qui s’ouvre et se ferme machinalement, une chambre noyée dans la brume électrique de Carlos Cruz-Diez et le tour est joué : d’œuvre en œuvre, le néon s’affirme, parle, enveloppe le regard pour le séduire ou l’induire en erreur. De Martial Raysse à Laurent Grasso, on est frappé par la continuité qui s’installe entre les expériences d’hier et celles d’aujourd’hui. Apprivoisant le pop art, le minimalisme, Jeff Koons ou Adel Abdessemed avec la même facilité, le néon embue les frontières qui séparent habituellement les styles, les créateurs et les époques. Comme s’ils se trouvaient face à une force autonome, les artistes tendent à s’effacer derrière cette entité flamboyante capable de vivre sa vie, bouger, baragouiner – à la manière d'un enfant que l’on met au monde et que l'on regarde grandir, sans trop savoir comment il va tourner.

Ni exhaustif, ni particulièrement pédagogique, le parcours habilement enchevêtré de la Maison Rouge se vit surtout comme un Grand Tour panoramique. Traversant des zones sensorielles ou, au contraire, franchissant des obstacles facétieux, cette immersion dans les gaz luminescents offre un bel aperçu des différentes formes qu’a pris le néon dans l'art des soixante-dix dernières années. Et ouvre le champ des possibles : nul doute que la lumière est partie pour conquérir bien d'autres territoires artistiques, encore insoupçonnés.

 

A lire aussi :

> Notre critique de l'exposition de Dan Flavin à la galerie Emmanuel Perrotin, février 2012

 

Site Web de l'événement http://www.lamaisonrouge.org/
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