Maudits tableaux : de la poisse dans l'art

Petit inventaire des œuvres d'art qui ont porté malchance ou manqué de pot

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Si la légende est avérée, et que le chiffre treize porte vraiment la poisse, il va falloir se rendre à l'évidence : on est dans la mouise. Mais au lieu de nous morfondre face aux 365 jours d'épreuve qui constituent cette nouvelle année, tentons plutôt de relativiser en songeant à toutes ces autres années qui ont attiré le mauvais œil. Prenez l'art par exemple : la peinture, elle, n'a pas attendu 2013 pour porter malchance ou manquer de pot. Vols, vandalisme, exil, pouvoirs « magiques »... Un coup d'œil à certains des tableaux les plus infortunés de l'histoire de l'art suffit pour se rappeler que tous les ans peuvent couver une bonne mésaventure. Rassurant, non ? (Cliquer sur l'image pour activer le diaporama.)

  • Restauration rapide

    'Ecce homo' de Elías García Martínez

    Août 2012, Borja. Dans cette petite ville paisible du nord-est de l’Espagne, une octogénaire pleine de belles ambitions pour le patrimoine artistique de sa bourgade prend une grande résolution : restaurer ‘L’Ecce homo’ de son église locale. Peint par Elías García Martínez dans les années 1910, le délicat Christ à la couronne d’épines a été gravement détérioré avec le temps et, a priori, un petit coup de peinture fraîche ne devrait pas lui faire de mal. Enfin, a priori...

    Manque de pot, mamie n’a pas le coup de pinceau d’un Michel-Ange. « Audacieuse », sa restauration (« déstauration ? ») transforme radicalement l’original : les traits raffinés du visage peint par García Martínez ont été remplacés par d’épaisses tartinades de peinture brunâtre, la fine chevelure par une sorte de cagoule en poils de macaque. Les conservateurs du patrimoine crient au scandale et l’image fait le tour du Web : bien qu’elle ait fait la notoriété de son village et gagné les faveurs d'une maigre portion du public, la « défiguration » de Borja reste sans aucun doute l’un des plus croustillants – et catastrophiques – fiascos du genre.

    Restauration rapide
  • Arnaque à l'américaine

    'George Washington' de Gilbert Stuart

    L'un des portraits signés Gilbert Stuart du président des jeunes Etats-Unis d'Amérique George Washington orne, encore aujourd'hui, les billets d'un dollar. Ce que l'on sait moins, c'est qu'en réalité, ce tableau resta inachevé. Non pas à cause d'une raison valable (décès soudain, guerre brutale, magasin de peinture fermé le dimanche), mais parce que le fameux Stuart était un fieffé radin. Selon la légende, il laissa volontairement son travail en suspens pour en réaliser plus facilement des copies, produisant au moins 70 versions du portrait, vendues 100 dollars pièce. De quoi l'occuper suffisamment pour l'empêcher de finir l'original avant de mourir, une trentaine d'années plus tard, en 1828. On ne saura donc jamais quel pantalon portait George le jour où il posa.

    Image : © William Francis Warden Fund, John H. & Ernestine A. Payne Fund, Commonwealth Cultural Preservation Trust. Propriété du Museum of Fine Arts, Boston, et de la National Portrait Gallery, Washington DC

    Arnaque à l'américaine
  • 40 ans d'exil

    'Guernica' de Pablo Picasso

    Née sous une étoile funèbre – celle de la montée des dictatures d’extrême droite –, ‘Guernica’ est, à bien des égards, damnée avant même de voir le jour. Icône des horreurs de la Guerre Civile espagnole, l’hommage déchirant aux victimes du bombardement de Guernica réalisé par Picasso en 1937, demeure longtemps le symbole de la défaite des valeurs républicaines contre le totalitarisme. Exposée pour la première fois au Pavillon espagnol lors de l’Exposition internationale des Arts et Techniques de Paris en 1937, la toile est condamnée à l’exil pendant plus de 40 ans : après avoir sillonné le monde, elle est accueillie par les Etats-Unis en 1939 et demeurera à New York jusqu’en 1981, le peintre espagnol ayant refusé que son chef-d’œuvre franchisse le territoire espagnol tant que le régime franquiste serait au pouvoir. Et si ‘Guernica’ débarque au musée Reina Sofia de Madrid intacte, ce n’est pas faute d’avoir été malmenée : en 1974, alors qu'elle est accrochée au MoMA, elle est vandalisée par le galeriste Tony Shafrazi, qui y peinturlure les mots « Kill Lies All » à la bombe rouge, en signe de protestation contre la guerre du Vietnam. Heureusement, la toile est rapidement restaurée et aucune trace des dégâts ne subsiste.

    Image : © Museo Reina Sofia, Madrid

    40 ans d'exil
  • Foudres féministes

    'Vénus au miroir' de Diego Vélazquez

    10 mars 1914. Le lendemain de l’arrestation de la suffragette Emmeline Pankhurst, une autre membre du mouvement féministe britannique, Mary Richardson, décide de déverser sa rage sur une toile de Vélazquez exposée à la National Gallery de Londres. Munie d’un petit hachoir, Richardson fait sept grosses entailles dans le dos de la ‘Vénus au miroir’, déchirant l’un des plus extraordinaires nus féminins de l’histoire de l’art. Un affront symbolique à la femme-objet qui vaudra six mois de prison à la vandale, laquelle déclarera avoir « tenté de détruire l’image de la plus belle femme de la mythologie, pour protester contre le gouvernement qui détruit madame Pankhurst, l’un des plus beaux personnages de l’histoire moderne. » Contre toute attente, les dégâts seront réparés avec succès par les restaurateurs du musée.

    Foudres féministes
  • Lapsus destructeurs

    La poisse de Lucian Freud

    En l’an 2000, une étude de nature morte signée Lucian Freud est victime d’un lapsus dévastateur qui aurait sans doute fait cogiter papi Sigmund : à Londres, deux coursiers de la célèbre maison de vente Sotheby’s, croyant se débarrasser d’une caisse vide, placent l’œuvre et son emballage dans une broyeuse. La pièce était estimée à environ 150.000 euros. Aïe. Ca fait cher la bourde.

    Huit ans plus tard, nouveau coup de poisse pour le peintre britannique. Alors qu’il rassemble des toiles pour une grande rétrospective à Londres, Freud s’aperçoit que l’un de ses tableaux, un portrait du richissime antiquaire Bernard Breslauer, est introuvable. Cette fois, c’est volontairement que l’œuvre a été saccagée : par le modèle himself, insatisfait, paraît-il, de la manière dont l'artiste avait représenté son (double) menton.

    Lapsus destructeurs
  • Baveuse bavure

    'Phaedrus' de Cy Twombly

    « C'est un geste d'amour, quand je l'ai embrassé, je n'ai pas réfléchi (…) L'artiste, lui, aurait compris... Ce geste était un acte artistique provoqué par le pouvoir de l'art. » Voilà comment se défendait Rindy Sam, la jeune femme qui avait profité d'une exposition en Avignon pour souiller un triptyque (d'un blanc immaculé) du peintre américain Cy Twombly avec son ardent rouge à lèvres. Geste artistique ou dégradation volontaire ? Le juge a tranché, et condamné la demoiselle aux lèvres goulues à verser 1 000 euros au propriétaire de la toile, 500 euros à la galerie et 1 euro symbolique au peintre. Un verdict plutôt clément pour une œuvre estimée à deux millions de dollars. D'autant que de nos jours, le rouge à lèvres waterproof-longue-durée-24-heures, c'est vraiment pas facile à détacher.

    Image : © DR

    Baveuse bavure
  • Au voleur !

    'Le Cri' d'Edvard Munch

    Au fond, si ‘Le Cri’ crie, c’est peut-être au secours. Car ce n’est pas facile tous les jours. Depuis une vingtaine d’années, le chef-d’œuvre d’Edvard Munch est devenu l’une des cibles de choix des pillards de musée. Après le vol d’une des quatre versions du tableau au musée de Lillehammer (Norvège) en 1994, un autre exemplaire de la toile est raflé au musée Munch d’Oslo en 2004. Les deux œuvres ont été retrouvées, mais le hurleur, lui, reste inconsolable.

    Au voleur !
  • Satanée gloire

    'La Joconde' de Léonard de Vinci

    Il paraît que c’est la rançon du succès : avec les grands triomphes viennent souvent de grands désagréments, et quand on est célèbre, il faut savoir subir les accès de démence de son public – fans et détracteurs confondus. ‘La Joconde’ n’a pas échappé à la règle. Mythe des mythes de l’histoire de l’art, objet d'inquantifiables fascinations et diffamations, la toile a connu son lot de harcèlements au fil des années. Le premier gonfle la notoriété du tableau de Léonard de Vinci : en 1911, un dénommé Vincenzo Peruggia se cache dans un placard à balais du Louvre en attendant la fermeture du musée, s’empare du tableau et quitte les lieux, ni vu ni connu, en dissimulant la toile sous son manteau. Gros coup de pub pour Mona Lisa, dont le rapt attire l’attention médiatique mondiale : on accuse Guillaume Apollinaire (qui avait un jour réclamé qu’on « brûle le Louvre ») d’être dans le coup, on soupçonne même brièvement Picasso de complicité, les théories fusent dans tous les sens et il faudra attendre deux ans avant de retrouver l’œuvre, alors que Peruggia tente de la vendre à un antiquaire à Florence.

    Après deux nouvelles agressions en 1956 – un visiteur qui jette de l’acide sur le tableau et un autre qui lui lance une pierre, abimant légèrement la peinture dans la zone du coude gauche – on finit, éventuellement, par perfectionner le système de sécurité qui protège la toile. Résultat : aujourd’hui, ‘Mona Lisa’ est condamnée à croupir derrière une cage de verre blindée – vitre contre laquelle une touriste russe fracassa une tasse de thé vide en août 2009.

    Satanée gloire
  • Enchère et hantée

    'The Hands Resist Him' de Bill Stoneham

    En plus de diffuser des millions de vidéos de chatons trop mignons, Internet excelle dans la propagation de rumeurs sulfureuses et autres légendes urbaines. En l'an 2000, 'The Hands Resist Him' est mis en vente sur eBay, présenté comme une œuvre maudite : les deux personnages – flippants, il faut bien l'avouer – attendraient la nuit pour quitter la peinture et aller se balader... Attrape-nigauds pour faire monter les enchères ? Sans doute. Mais ensuite, le peintre lui-même en rajoute une couche, rappelant que le propriétaire de la première galerie dans laquelle fut exposée la toile de 1972, ainsi que le premier critique qui écrivit un article sur elle, moururent dans l'année ! A croire que tous ceux qui oseraient l'approcher finiraient par aaaaargh

    Image : © DR

    Enchère et hantée

Restauration rapide

'Ecce homo' de Elías García Martínez

Août 2012, Borja. Dans cette petite ville paisible du nord-est de l’Espagne, une octogénaire pleine de belles ambitions pour le patrimoine artistique de sa bourgade prend une grande résolution : restaurer ‘L’Ecce homo’ de son église locale. Peint par Elías García Martínez dans les années 1910, le délicat Christ à la couronne d’épines a été gravement détérioré avec le temps et, a priori, un petit coup de peinture fraîche ne devrait pas lui faire de mal. Enfin, a priori...

Manque de pot, mamie n’a pas le coup de pinceau d’un Michel-Ange. « Audacieuse », sa restauration (« déstauration ? ») transforme radicalement l’original : les traits raffinés du visage peint par García Martínez ont été remplacés par d’épaisses tartinades de peinture brunâtre, la fine chevelure par une sorte de cagoule en poils de macaque. Les conservateurs du patrimoine crient au scandale et l’image fait le tour du Web : bien qu’elle ait fait la notoriété de son village et gagné les faveurs d'une maigre portion du public, la « défiguration » de Borja reste sans aucun doute l’un des plus croustillants – et catastrophiques – fiascos du genre.


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