Artemisia : Pouvoir, gloire et passions d'une femme peintre

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'Danaë', c.1612 / © Saint Louis, The Saint Louis Art Museum
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'Judith et Abra avec la tête d’Holopherne', c. 1607-10 / © Mauro Coen
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'Judith et la servante avec la tête d’Holopherne', c. 1645-50 / © Musée de la Castre, Cannes / Photo Claude Germain
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'Bethsabée au bain', c. 1640-45 / © Photo Courtesy Sotheby's, Milano
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'Judith et Holopherne', c. 1612 / © Fototeca Soprintendenza per il PSAE e per il Polo museale della città di Napoli
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'Cléopâtre', c. 1635 / © Collection particulière

A l’heure qu’il est, Aristide Maillol doit jubiler dans sa tombe, euphorique à l’idée de recevoir Artemisia Gentileschi (1593-1652) dans son musée. Lui qui était fasciné par les femmes, qui a tant sculpté le corps de ses muses et modelé leurs courbes, n’aurait pu rêver convive plus honorable que cette artiste au génie féroce. Un caractère bien trempé, tout droit sorti de la Rome baroque.

Première dame ayant gagné sa vie à la sueur de son pinceau, Artemisia, fille du peintre Orazio Gentileschi, compte parmi les quelques extraterrestres (avec Kandinsky, l’ex-avocat-reconverti-en-peintre-autodidacte, ou Cézanne, le boiteux-névrosé-myope-comme-une-taupe) qui jalonnent l’histoire de l’art. Tombée dans la potion de térébenthine dès sa plus tendre enfance, elle assiste son père dans son atelier au tout début du XVIIe siècle, apprenant auprès de cet éminent disciple du Caravage les ficelles du naturalisme et du chiaroscuro. Précoce, intrépide, elle signe son premier tableau à l’âge de 17 ans puis intègre l’Académie de dessin de Florence, où elle se met à peindre comme un homme dans un monde d’hommes.

Oui, à peindre comme un bonhomme : car tandis que ses consœurs, privées, comme elle, d’un passeport et d’un droit d’entrée à l’Académie des beaux-arts de Rome, s'obstinent à dessiner des pots de fleurs (sujet de prédilection des femmes artistes de l'époque), la Gentileschi, elle, s’attaque à de grands sujets historiques, posant un pied ferme sur un terrain jusqu'alors réservé à la gent masculine. Non contente de badigeonner avec talent, elle va même jusqu’à donner une bonne leçon de peinture à ces messieurs. S’émancipant peu à peu du maniérisme paternel, elle injecte une fougue éclatante dans ses huiles, dissout une sensibilité grisante dans ses compositions. A la gravité caravagesque, elle préfère une théâtralité sensuelle, amplifiant le mouvement, intensifiant les expressions des visages et travaillant minutieusement, au fil des toiles, le réalisme de la chair et le détail des étoffes. De quoi séduire les plus grands mécènes de son temps : des Médicis de Florence jusqu’au roi d’Angleterre.

Tantôt douce comme la peau de Bethsabée, tantôt assassine comme cette Yaël sur le point d’enfoncer un clou dans le cou de Sisera, c'est la femme qui trône, encore et encore, sur sa création. Sous son pinceau furieux, les héroïnes insoumises s’adonnent au crime passionnel comme elles se livrent au plaisir : vertigineusement, rompant toutes les convenances sexistes du XVIIe siècle. Ainsi, pendant que Judith décapite Holopherne, Danaé grimpe au rideau sous une pluie d'or. Torse bombé, œil déterminé, poigne de fer : c'est ainsi que s'impose la figure féminine, corpulente et charnelle, chez la Gentileschi.

Truffé d'œuvres éblouissantes, le parcours est suffisamment riche pour faire office de rétrospective, suffisamment succinct pour ne pas égarer son public. Enrichi d’anecdotes, d’analyses et d’éléments biographiques, il suit Artemisia dans toutes ses pérégrinations stylistiques et géographiques. A commencer par ses dernières toiles : départ à Naples, au sommet de sa carrière. Une apogée en forme de scènes mythologiques gargantuesques, illuminées par des contrastes éclatants, sublimées par une grâce aérienne.

D’œuvre en œuvre, on se laisse enivrer par cette peinture qui sent la sueur qui colle et le sang qui tache. Plus elle sonde l’évolution fulgurante de l’artiste, plus l’exposition révèle l'aisance dont elle faisait preuve, aussi bien dans la réalisation de grandes toiles bibliques que de portraits d'aristocrates, flamboyants, ou de natures mortes, baignées dans des clairs-obscurs envoûtants. Montrée du doigt pendant des lustres par une société patriarcale allergique à la subversion féminine, Artemisia est désormais reconnue parmi les peintres les plus révolutionnaires de son époque. On ne s’en étonne pas : il y a là une puissance à réveiller les morts. Et ce n’est pas monsieur Maillol qui vous dira le contraire.

 

Téléphone de l'événement 01.42.22.59.58
Site Web de l'événement http://www.museemaillol.com/
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