Bêtes Off

© Didier Plowy - CMN Paris
'Here is the end of all things', Claire Morgan

Une lueur tamisée. Un labyrinthe de panneaux voilés. Des jeux d’ombres et de lumières, évoquant les brumes épaisses d’une forêt mystérieuse. Dans la salle d’armes de la Conciergerie, au détour d’un élément du décor, d’une vidéo, d’une sculpture, d’une installation ou d’un dessin, on ne sait jamais trop sur qui l’on risque de tomber.

Qui ? Ou quoi ? C’est une des questions que pose, implicitement, cette exposition d’art contemporain, dont la cinquantaine d’œuvres nous propulse dans l’univers des « bêtes », titillant notre rapport à l’animal et notre sens de l’identification. Sur la peau d’une licorne (Renaud Auguste-Dormeuil), le plastique d’un masque d’âne (Isabelle Lévénez), la dépouille bouleversante d’une jument (Berlinde De Bruyckere) ou la crinière d’un cheval blanc coincé entre quatre murs, galopant en vain dans des eaux jaunâtres (Muriel Toulemonde), s’esquissent des émotions contradictoires, souvent de l’ordre du choc : émerveillement, rire, empathie, effroi, culpabilité… Il n’y a plus qu’à laisser nos sens s’éveiller, nos oreilles se dresser et nos instincts prendre le dessus pour tenter de distinguer le hurlement sourd de ce cerf entortillé dans ses cornes d’or, traînant péniblement le fardeau des années qui passent (Ghyslain Bertholon) ou le bourdonnement de ces mouches, bel et bien vives, engagées dans une lutte absurde contre une moustiquaire en forme de sablier (Erik Nussbicker).

Pas de concepts tirés par les cheveux, pas de discours vides ni d’incompréhension comme l’art contemporain sait si bien les susciter : ici, toutes les œuvres rivalisent de beauté et de puissance. Fabuleuse, spectaculaire, chacune apporte une pierre à l'édifice, enrichissant la réflexion. Si cette exposition a le don de méduser son public, tous âges et horizons confondus, on devine que cette fantastique union entre la qualité des pièces présentées, la scénographie époustouflante et les sentiments équivoques qu’inspire la zoomorphie y sont pour quelque chose. Sans mentionner les voûtes gothiques de la Conciergerie, chape solennelle sous laquelle fusent les émois de ce parcours imaginé par Claude d’Anthenaise, directeur du musée de la Chasse et de la Nature.

De la chouette naturalisée de Claire Morgan, figée dans l’éternité sublime d’un battement d’ailes, aux vautours de Greta Alfaro attablés autour d’un festin-carnage dans la brousse, l’animal s’empare des lieux sous la forme de cet inconnu familier : ce « lui », ce « ça », qui nous ressemble autant qu’il nous repousse. Invoquant un idéal de pureté autant que la sauvagerie, son altérité vient, au fond, définir notre humanité. C’est sur le fil de cette ambiguïté qu’avance ‘Bêtes Off’ avec une certaine splendeur. Car l’« autre », qui incarne habituellement la nature contre la culture, nous élève, ici, vers une forme troublante de transcendance. Celle de l’art.

Téléphone de l'événement 01.53.40.60.80
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