Modigliani, Soutine et l'Aventure de Montparnasse

Paris, rue Taitbout, 1917. Une poignée de flics surgit de la galerie Berthe Weill, une beauté nue de Modigliani sous le bras. Trop sulfureux au goût du commissaire de police du quartier, quatre tableaux, frappés par la censure, ont été contraints de claquer la porte de la première exposition personnelle du peintre italien. Une image plutôt ironique quand on sait que, près d’un siècle plus tard, à quelques encablures à peine de la scène du « crime », une donzelle (vêtue de la tête aux pieds) signée Modigliani trône sur une affiche place de la Madeleine, pour inciter les passants à découvrir la collection de Jonas Netter, présentée à la Pinacothèque. Commerçant discret et réservé, cet Alsacien doté d’un flair imparable eut la bonne idée d’écumer les ateliers de Montparnasse entre 1915 et 1925, prêt à défendre certains des talents les plus explosifs du début du XXe siècle.

Netter n’avait ni le portefeuille, ni la généalogie de collectionneurs-nés comme Rothschild ou Stein. Incapable de s’offrir les toiles des grands impressionnistes qu’il admirait tant, il alla donc fouiller dans les bas-fonds de la scène artistique, dans l’espoir de dégoter des perles rares auprès de petits marchands de tableaux et autres galeristes émergents. Avec le soutien du négociant polonais Leopold Zborowski, il prit ainsi sous son aile une flopée d’artistes alors fauchés et méconnus et devint rapidement le mécène d’Utrillo, Soutine, Derain, Kisling et, bien sûr, Modigliani. Sans mentionner des dizaines d’autres noms, moins connus.

Ce sont ces noms-là, plus obscurs, auxquels l’exposition fait la part belle. Leur travail forme un ensemble d’œuvres inégal, certes, mais suffisamment brillant pour séduire jusqu'aux visiteurs qui n’étaient venus que pour les têtes d’affiches. D’ailleurs, on se délecte tout de même d’une jolie ribambelle de portraits de Modigliani : de sa femme ténébreuse, Jeanne Hébuterne, à ses délicates cariatides. On croise aussi de minutieuses scènes de rues d’Utrillo et quelques magnétiques toiles de Soutine, habitées de lièvres gisants ou de modèles aux yeux hagards, frappés par la vibration unique, presque surnaturelle, que dégage son pinceau. Les murs ont même fait une place à une toile écrasante de Jeanne herself, qui avait elle aussi entamé une carrière d’artiste avant de sauter par sa fenêtre deux jours après le décès de Modigliani des suites d’une méningite tuberculeuse, mettant fin à ses jours alors qu’elle était enceinte de neuf mois.

Malgré les faux airs de parking souterrain qui font tout le manque de charme de la Pinacothèque, malgré ses plafonds bas et les murs jaunâtres de sa première salle, l’univers de ces peintres parvient à resplendir, tant bien que mal, au fil du parcours. Des lettres suppliantes d’un Modigliani sans le sou aux tableaux du Paris des Années folles – nés dans le tourbillon d’une ville où peindre et écrire étaient des activités tout aussi vitales que fumer, boire ou se « poudrer » le nez –, cette exposition, en plus de révéler une formidable collection, nous plonge tête la première dans l'une des époques les plus turbulentes et électriques de l’histoire de l’art parisien.