Actualités

La galette des Rois classique est-elle en fin de règne ?

Prise en étau entre le conservatisme des ayatollahs de la frangipane et l’extravagance des créations taillées pour le buzz, la galette des rois frôle la crise de foi.

Écrit par
François Blanc
La galette des rois du Peninsula Paris
Peninsula
Publicité

Le temps de l’Épiphanie était jadis un long fleuve tranquille. Après l’hystérie des fêtes de fin d’année, la nouvelle année commençait en douceur. Au sud, le « gâteau des rois », au nord, la sacro-sainte galette. Chacun était heureux dans son coin et tout le monde se retrouvait à la Chandeleur. Les cheffes et chefs osaient peu – quelques zestes d’agrumes, tout au plus un soupçon de ganache au chocolat pour s’encanailler. Tant que la frangipane était garnie jusqu’aux bords du feuilletage, le quidam était heureux. Mais depuis quelques années, la galette a la tête qui tourne, prise en tenaille entre la créativité des chefs, l’addiction à la nouveauté de l’ère Instagram et la résistance des fidèles.

La galette des Rois du Four Seasons George V Paris
© Laurent FauLa galette des Rois du Four Seasons George V Paris

La galette en roue libre

Comme souvent, les palaces, à l’avant-garde du monde pâtissier contemporain, ont porté le premier coup d’estoc, sacrifiant le traditionnel feuilletage sur l’autel de la modernité. Pâte à croissant, brioche feuilletée ou pain viennois feuilleté ont ainsi pris l’habitude d’envelopper la garniture d’amande, avec, il faut bien l’admettre, un supplément de moelleux, là où le mauvais feuilletage étouffe. Ces variations, popularisées par Michaël Bartocetti et Guillaume Cabrol au George V, Maxence Barbot au Bristol ou Anne Coruble au Peninsula, sont désormais adoptées par certaines pâtisseries de quartier et gardent un effet proche d’une galette frangipane classique, pour ne pas froisser les plus soupe-au-lait. 

Galette des rois 2026
© The French Bastards

Donut, pain perdu, mille-feuille

Et puis, du jour au lendemain, toutes les digues ont sauté. Cette extravagante Épiphanie 2026, par exemple, est affaire de chimères. La « galette cookie » est au sommet de la vague, popularisée par Picard – les influenceurs ne parlent que d’elle – et proposée par de plus en plus de boulangeries. Les chefs les plus connus se sont engouffrés dans la brèche. Christophe Michalak propose une galette mille-feuille reconnaissable à son glaçage marbré. La boulangerie The French Bastards propose un donut des rois, fait d’une babka feuilletée à la frangipane, d’une crème vanille et d’un glaçage comme un donut.

Galette des rois 2026
© Pierre Hermé

Même le plus capé des pâtissiers, Pierre Hermé, propose cette année une galette façon pain perdu – difficile de l’identifier à la dégustation, elle s’avère malgré tout délicieuse. Depuis deux ans, la « flangipane » a la cote, un flan avec une couche de crème frangipane. On la trouve notamment chez Nèulo, la boutique de flan du Champion de France du Dessert Pierre-Jean Quinonero. Les plus rigoristes crieront encore au scandale. Mais le combo est diabolique.

Le classique résiste

Benoît Castel, lui, est un puriste de la galette. « J’en ai fait des galettes créatives, depuis la Grande Épicerie [il en fut le chef pâtissier pendant 8 ans, ndr]. L’année dernière encore, chez moi, une galette aux pommes. » Et puis cette année, rien. Juste une frangipane classique et une brioche des rois. Quand on lui demande quelle part des ventes représentaient ces galettes créatives, il rigole : « 1 %, probablement. Dérisoire. » Alors il continue avec le classique, inchangé depuis 20 ans, avec le même beurre AOP devenu hors de prix, le même moelleux, la même granulosité perceptible de l’amande, « râpée plutôt qu’en poudre », la même générosité.

Galette des rois
© Guillaume Czerw / Imprononcable media

« Parfois il y a une course “à la plus grosse, à la plus belle”, rit-il, je suis tombé dans ce travers moi-même, plus jeune. Mais on ne fabrique pas pour les autres chefs, on produit pour nos clients du quotidien. » La concurrence parisienne pousse parfois à l’esbrouffe et au grand spectacle, revenir à la simplicité a pourtant du bon. « Tout le monde a envie de créer un buzz comme la Boulangerie Louvard avec son crookie. Il n’y a pas de mal à chercher à faire rêver. Mais attention à la surenchère créative. » Il insiste aussi sur l’importance de trouver l’équilibre entre créativité et bon sens. « Les galettes créatives, c’est bon pour la com’, ça fait parler. C’est une bonne chose de montrer ce que notre artisanat peut faire. Mais aujourd’hui, tout doit être foodporn, instagrammable, monumental. On voit, par exemple, tous ces feuilletages avec un effet strié très joli. Et c’est très bon à la sortie du four, mais quand ça a refroidi, ça fait mal à la bouche. Quand on fait 6 500 ou 7 000 galettes comme nous, ce n’est pas réaliste. »

Protéger la galette

Deux voies peuvent continuer à cohabiter pour la galette, la traditionnelle, pour régaler, et l’excentrique, pour épater. Un puriste comme Benoît Castel se réjouit lui aussi de cette cohabitation. Il continuera simplement à s’assurer que la première ne disparaît pas. « Je ne veux pas faire le gardien du temple. Mais il existe bien un décret sur la composition de la chantilly. On pourrait tout à fait imaginer un label pour protéger la galette. » Reste à voir si cela peut faire retomber la fève. 

À la une
    Publicité