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La gentrification, sauce Bezbar

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Le phénomène d'embourgeoisement, typique des quartiers populaires, peine à s'installer à Barbès aussi rapidement qu'ailleurs. Notamment en raison du maintien de logements sociaux et de son multiculturalisme. Jusqu’à quand ?

Ça aurait pu être une brocante comme les autres, avec ces caisses de vinyles sixties, des souvenirs de la Grande Guerre et des luminaires Art déco hors de prix. La « Friche en fête » se passe à l'angle des rues Polonceau et Poissonniers, soit à l'entrée sud de la Goutte d'Or, du côté du boulevard Barbès. Jusqu'en 2013, l'emplacement accueillait la trop exigüe mosquée El Fath. Une fois le bâtiment détruit, la friche est devenue un espace partagé, géré par l'association de quartier « La Table ouverte ». Générations, collectifs et origines se mélangent dans une ambiance familiale, autour d'une dizaine d'enfants qui dessinent des drapeaux sur une grande affiche posée au sol, sur laquelle on peut lire : « Goutte d'Or quartier monde –24 000 habitants et plus de 40 nationalités ! ». La veille, le marché de Barbès continuait de drainer des milliers de personnes venues de Paris ou de banlieue. La vie associative, la diversité culturelle et les marchés à bas prix : trois traits de caractère distinctifs de Barbès et du quartier de la Goutte d'Or.

Mais un petit air bien connu des quartiers populaires commence à se faire entendre dans le « bezbar » de la Scred Connexion : celui de la gentrification. Pas mal d'encre a coulé lorsque, en 2015, la Brasserie Barbès ouvrait le long du boulevard de la Chapelle. Café frôlant les 3 euros, pinte échangée contre un billet rouge : les prix étaient plutôt inhabituels ici, avec un taux de pauvreté local de 39 % selon l'Insee. Karine, la trentaine, prend sa pause sur le trottoir de la rue Stephenson. Ouvert il y a quatre mois, son salon esthétique, Le Jardin de Djerba, vend aussi de la décoration marocaine. « J'ai grandi dans ce quartier et c'est sûr, aujourd'hui, avec les loyers pas chers, il y a beaucoup plus de bobos ! J'ai même des clientes qui de base, viennent de Neuilly. Barbès c'est les prochaines Abbesses, et c'est pas plus mal. » Tout comme La Môme et Le Mistral Gagnant, deux bars branchés ouverts près de l'église Saint-Bernard, de nouveaux commerces sont destinés à une population plus « bobo ». Le cas le plus emblématique étant la cantine bio installée dans la rue Myrha, l'ancien Super U des seringues d'avant l'an 2000. Julie, 26 ans, en sort tout juste, après avoir siroté une infusion. « J'adore ce lieu, ça change beaucoup de ce qu'on voit dans le quartier, et en même temps, ça s'insère bien dans la culture ici, de mixité et de partage. » De là à vouloir gentrifier le quartier ? Karine nuance : « Les bobos qui s'installent ici veulent pas que Barbès s'embourgeoise. » Alors, la Goutte d'Or commence-t-elle vraiment à ruisseler dans le Marais ?

Une résistance menacée ?

Rappelons déjà ce que c'est, la gentrification : le remplacement d'une population précaire par une plus aisée. Et puis un quartier qui change de visage. Pour Jean-Raphaël Bourge, vice-président d'Action-Barbès, ce premier critère n'est pas respecté car 30 % des habitations du quartier sont des logements publics. « Depuis les années 1980, le quartier n'a pas cessé d'être rénové, et les nouveaux bâtiments sont devenus majoritairement des logements sociaux. Il y a donc un contrôle du type de population qui arrive. » Mais dans le privé, le prix à l'achat a tout de même bondi de 113 % depuis 2004, selon la Chambre des Notaires de Paris. Et ça, Maddy, accoudé au bar « Youpi Hours » rue Marcadet, l'a bien remarqué. Le jeune homme squatte Barbès depuis 10 ans, et pour lui, « si les gens qui viennent pour le commerce restent plutôt populaires, les résidents eux commencent à changer : ça s'embourgeoise ». Après une gorgée de café serré, engloutie devant le gérant du bar d'origine kabyle, comme beaucoup d'anciens ici, il poursuit : « Par contre, c'est bien plus propre. » Pas vraiment l'avis de Josiane. 50 ans de quartier au compteur pour cette retraitée, qui vit « dans le même immeuble que Monsieur Vaillant », l'ancien ministre de l'Intérieur et maire du 18e. Devant un livreur qui retire la dernière pièce de barbaque de son camion, tagué des pignons aux essuie-glaces, elle lâche : « Avant c'était plus calme et moins sale. D'ailleurs des gens râlent pour le nettoyage. » C'est le combat de la Vie Dejean, une asso qui milite pour une meilleure tenue des marchés quotidiens à la Goutte d'Or, et l'évacuation des vendeurs à la sauvette.

 

Boutiques de gros, semi-gros ou détail, légumes et fruits africains ou caribéens, il est clair que Barbès et la Goutte d'Or sont un carrefour commercial qui dépasse largement les seuls résidents du quartier, comme a pu le montrer la géographe Marie Chabrol1. « Avec Château d'Eau, Barbès est le seul quartier de commerces africains. Ça fait 30 ans qu'on est là, et il y a de plus en plus de gens qui viennent la journée pour les produits. Le soir, c'est moins animé », constate Mohammed, qui tient une boutique de wax rue Marcadet. Pour Anne Clerval, elle aussi géographe, et auteure de Paris sans le peuple (Découverte, 2013), la forte concentration d'immigrés comme la présence d'un pôle commercial à destination des populations étrangères pourraient ralentir le processus de gentrification. Jusqu'à quand ? « Nous accompagnons ce processus de rénovation, notamment par la diversité commerciale en favorisant les échoppes de proximité », promet-on du côté de la mairie du 18e. Concrètement, cela signifie moins de boutiques « exotiques ». Pour soutenir la volonté des nouveaux habitants « gentrifieurs » ? « Non, puisque la Goutte d'Or a toujours été un quartier assez mixte avec des poches bourgeoises. » Cebos Nalcakan, photographe de 27 ans né à l’hôpital Lariboisière, mène un « travail de mémoire sur Bezbar ». Il a juste un conseil : « Ici, c'est super familial. Alors que les bobos qui s'installent, ils font qu'y habiter, sans aider le quartier. On est pas contre les nouvelles têtes, il faut juste que les gens qui arrivent, viennent pour ce qu'est Barbès, pas pour le transformer !» À bon entendeur ?

1Qui sont « les Africains de Château rouge » ? Usages et usagers d'une centralité commerciale immigrée à Paris, Marie Chabrol, 2013.

 

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